NOTICE D’ASSEMBLAGE POUR LE RÉPERTOIRE INTERACTIF: 30 NOTIONS-CLÉS POUR LES LIRES LES PAYSAGES DE L’ANTHROPOCENE AVEC ANNA TSING.
« Anna, sœur Anna, quel monde vois-tu venir ? »

CONCEPTS DE TERRAIN. Les notions mobilisées par Anna Tsing n’ont rien de ces universels* qui imposent leur architecture abstraite à partir d’un ciel idéal. Ce sont des produits d’une collecte en direct du terrain, altérés par des rencontres équivoques et la boue des machines coloniales. Pour Tsing, tout commence par le lieu*. C’est toujours quelque part, dans une de ces « zones-frontières »* brutalisées par l’expansion coloniale, ou dans les marges intérieures délaissées de l’Occident capitaliste, que commencent ses longues enquêtes ramifiées, dont elle extrait des pépites de pensée socio-écologique. Ces « notions-clés », au caractère sinon général, du moins « translocal », ont pour le philosophe la virtualité et l’attrait singulier des « concepts ». Et après tout, que sont les concepts sinon des « machins » qui, dans certaines circonstances et moyennant un usage approprié, fonctionnent comme des outils ? C’est bien de ces concepts-outils, glanés sur un terrain dévasté, dont nous avons aujourd’hui besoin pour réapprendre à vivre et penser au milieu des ruines*.
DANS LES RUINES DE L’HISTORICITÉ. Naturellement, cela aurait peu de sens de parler de « concepts » si ceux-ci ne s’inscrivaient pas dans un régime d’intelligibilité coordonnée. À partir du terrain, les concepts font système. Et pour Tsing, cette mise en système est d’abord le travail de l’histoire* elle-même, sous la houlette des élites qui en font le récit et en tirent les profits. Une histoire longue et lente, d’abord – celle de l’Holocène*, avec ses écologies* accueillantes et résilientes, à la fois humaines et non humaines. Une histoire catastrophique et accélérée, ensuite – celle de l’Anthropocène*, avec ses proliférations* et ses sauts d’échelles*, qui laissent derrière eux un paysage de plantations* standardisées et de friches désolées. C’est l’histoire enchaînée du colonialisme* et du capitalisme*, redéfinis par Tsing en « invasions multi-espèces »*. Elle déroule ses ravages et impose ses catégories (« développement », « progrès », « civilisation » et « nature sauvage »*) sur l’ensemble de la planète. Ces catégories ne sont pas des universels en droit, mais bien le devenir rampant d’un global* qui, de fait, progresse par des contaminations semblables à des feux de forêt le long des infrastructures* colonialesv créées par des ingénieurs*, devenus les compagnons symbiotiques des espèces férales* et de leurs écologies simplifiées. Cette histoire, qu’on le veuille ou non, est la nôtre, celle de l’Occident, qui s’impose à tous et toutes.
VIVRE EN PATCHS. Si nous sommes condamnés à vivre dans les ruines de notre propre historicité, le geste de Tsing ne s’arrête pourtant pas à un plaidoyer nostalgique pour la résurgence* des écologies du passé. En réalité, les projets impériaux*, les récits modernistes* et les passages à l’échelle du « colonialisme de peuplement »* ne se font jamais sans frictions*. Au fil et à rebours de ces frictions, se révèle la dimension profondément vivante des paysages*, qui sont toujours au fond « sociaux-naturels »*. Ici et là, dans les intervalles et les brèches* du pouvoir territorial, des patchs* de nature et de culture enchevêtrées* subsistent ou renaissent, porteurs d’éthos indigènes et de créativité hybride. Nul ne peut dire, au premier regard, si ces écologies émergentes sont l’esquisse de nouveaux possibles habitables ou le germe de dangereuses proliférations. C’est avec cette incertitude et cette confiance prudente dans le caractère actif des lieux que la pensée de Tsing fraye son chemin au cœur de paysages inédits et intrigants. Et c’est justement dans cette incertitude que se situe son caractère précieux.
L’APOCALYPSE SOUS JOIE. Avec Anna Tsing, l’apocalypse n’est pas la fin, mais le début. Rien que cela fait d’elle l’anthropologue d’une nouvelle époque. D’ailleurs, si elle prend acte du passage de l’Anthropocène, c’est moins pour le déplorer avec fascination que pour nous emmener, à travers ses confins embroussaillés, vers une ère nouvelle que je m’autorise ici à nommer « ruinocène » (ou, si vous préférez un terme moins barbare, donc plus grec : « éreipiocène »). La force de Tsing est là : nous contraindre à habiter et aimer ces paysages amochés et, par son désir de comprendre le monde, par sa joie d’y voir pousser l’herbe folle, nous tenir à distance égale de deux dangers mortels – l’utopie et le désespoir.
PENSER AVEC ANNA. Bien souvent, j’aimerais me tourner vers Anna Tsing et lui demander à mi-voix : « Comment penser sans renoncer, devant une telle désolation ? comment ne pas mépriser ces paysages usagés et abandonnés ? comment ne pas collaborer ? comment rester allumé, en veille, en colère, en tendresse ? ». Ce répertoire, à étoffer et affiner, n’a d’autre raison que de peupler ces questions de la présence nécessaire de Tsing dans l’articulation* de nos pensées et de nos pratiques. Pour continuer à vivre et imaginer dans un monde abîmé, où renoncer est aussi inévitable qu’inacceptable. Il ne s’agit donc pas de figer l’anthropologie d’Anna Tsing dans un système clos, mais d’en tirer une boîte à concepts d’urgence, qui est née du terrain et est destinée à y retourner. Dans vos mains, si vous le voulez.
Par Martin Collette, philosophe de terrain vague.