PORTRAIT D’UN RAVAGEUR TROP MIGNON. PAR MARTIN COLLETTE.

En Wallonie, les espèces invasives progressent hors de tout contrôle. Un phénomène qui inquiète les spécialistes et embarrasse les professionnels de la protection de la nature. Surtout lorsque l’espèce incriminée est un irrésistible bandit masqué, facétieux et poilu, qui a coche toutes les cases de l’animal « coup de cœur », dont on fait la star des campagnes de don. Enquête au cœur d’une communauté naturaliste sidérée, entre aveux d’impuissance et silences gênés.
L’une des principales causes de destruction de la biodiversité et des écosystèmes est-elle devenue un sujet tabou dans le milieu de la conservation ? Qu’est-ce que cela révèle de l’état de nos écosystèmes naturels… et de l’état mental de celles et ceux qui se mobilisent pour les protéger ?
En quelques décennies, les espèces dites « exotiques envahissantes » sont devenues une menace majeure pour la biodiversité, et l’une des causes les plus immédiates de sa destruction. Un phénomène désormais hors de contrôle en Wallonie, qui inquiète les défenseurs de la nature et complique leur travail de communication et de sensibilisation.
Les « invasives » brouillent en effet notre représentation, spontanée ou fabriquée, d’une nature toujours « belle et bonne », dont le seul ennemi est l’homme et sa quête insatiable de terres et de profits. Pour compliquer encore les choses, certains fauteurs de troubles ont tous les attributs de l’animal emblématique et attachant sur lequel les ONG ont bâti leurs campagnes de sensibilisation et leurs appels aux dons. C’est le cas du raton laveur, cet adorable mammifère, malin et anthropomorphe en diable, qui saccage méthodiquement les mares et les cours d’eau, dévore nos derniers amphibiens et vide les nids d’oiseaux vulnérables, quand ce n’est pas tout simplement nos poulaillers ou nos frigos.
Cette enquête nous mènera au cœur d’une communauté inquiète et embarrassée, parmi les gestionnaires de sites et spécialistes de la conservation de la nature. Entre le choc d’une destruction que plus rien ne peut enrayer (enchaînement de feux, canicules, pollutions, pathogènes et, donc, invasions…) et la tentation d’une stratégie d’évitement, voire d’occultation, face au défi de communiquer sur une nature qu’il faudrait désormais protéger d’elle-même, à travers des campagnes d’éradication aux allures de massacre de bébés phoques.
Pour faire le tour de cette problématique, nous avons prévu de contacter une série d’acteurs clés en suivant trois axes :
1. Axe factuel
- Le Département de la Nature et des Forêts sera interrogé sur la gravité de l’invasion et sur son historique, ainsi que sur la politique adoptée par le service public de Wallonie en matière de lutte ou d’éradication.
- Complémentairement, un ou plusieurs spécialistes académiques seront consultés pour retracer la propagation et estimer les perspectives d’impact et les chances d’éradication de l’espèce (nulles).
2. Axe communicationnel
- Un responsable du WWF nous exposera les enjeux de communication et en quoi la position de l’ONG évolue sur la représentation des espèces vivantes, en particulier lorsque les traits des invasives coïncident avec des espèces populaires utilisées dans les campagnes de sensibilisation et d’appel aux dons dont l’ONG a fait sa spécialité (tigre, lynx…). Quels mots utiliser (« lutte », « éradication », « destruction », « contrôle »… ?)
- Du côté de Natagora, qui fédère un vaste réseau d’acteurs naturalistes et d’aires protégées en Wallonie, on s’enquerra de la situation locale et des états d’âmes des gestionnaires et amoureux de la nature en Wallonie, ainsi que des stratégies mises en œuvre pour lutter concrètement contre l’expansion de l’espèce, mais aussi pour communiquer (ou pas) à son sujet.
- En fonction des informations obtenues, des responsables locaux seront contactés pour aborder des exemples concrets. On s’adressera notamment aux gestionnaires de l’Étang de Virelles, où le raton laveur fait un véritable carnage d’après nos informations.
3. Axe culturel
- Nous prendrons également le son de cloche du côté de l’ASBL Forêt & Naturalité, qui défend l’approche du Rewilding en Belgique. Selon ce courant, la nature se régule et s’adapte d’elle-même, pour autant qu’on lui en laisse la possibilité. Comment abordent-ils la questions des invasions ?
- Enfin, nous nous tournerons vers des auteurs ou chercheurs en anthropologie contemporaine, qui étudient les impacts de la transformation de la nature sur nos représentations. On prendra pour référence le travail d’Anna Tsing (Proliférations…).
Synthèse
L’angle de l’article est clairement identifié : comment un animal (le raton laveur) ébranle les certitudes et perturbe les actions dans un milieu militant profondément ancré dans l’amour de la nature et la protection des espèces vivantes.
Le but sociétal de l’article est d’abord (1) d’apporter un éclairage singulier sur les mutations culturelles induites par la destruction et la transformation accélérée de la nature autour de nous. (2) Ensuite, il s’agit de s’interroger sur l’importance prise par la communication et le marketing dans le champ de la conservation, avec une dictature croissante de l’émotion et de la simplification morale. (3) Enfin, j’espère faire émerger un débat sur les nouvelles pratiques et représentations suscitées par une « nouvelle nature » (selon le mot d’Anna Tsing).
| À propos de l’auteur. À la fois philosophe et biologiste de formation, Martin Collette travaille depuis vingt ans dans la communication stratégique. Ces dernières années, il était au service du Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Dans ce contexte, il a été en contact avec la plupart des ONG de protection de la nature en Wallonie. |
Références :
- LA LIBRE, Les ratons laveurs à la conquête du territoire wallon, 2026.
- RTBF, Ratons laveurs en Wallonie : une invasion incontrôlable et dangereuse, 2025.
- TSING Anna. Proliférations. Wildprojects, 2022
- TSING Anna. Notre nouvelle nature. Guide de terrain de l’Anthropocène. Seuil, 2025.