Dernier hommage pour l’Anthropocène

Omniprésent, le terme « Anthropocène«  est aussi controversé et déroutant. Comment entendre cette toute-puissance (nous aurions changé le destin de la Terre) au moment où nous sommes si démunis, alors que tout paraît s’effondrer sous nos pieds? Derrière la contradiction apparente, l’Anthropocène signale qu’un basculement a eu lieu, nous laissant dans une ère de ruines, contraints de nous réinventer.

Victory after all ©Martin Collette on Rolleipan 400

Voilà une quinzaine d’années que le terme « Anthropocène » a débarqué, envahissant notre imaginaire, encombrant nos pensées, faisant obstruction entre nous et le monde, propageant une fièvre ontologique parmi les élites culturelles. Voilà une quinzaine d’années qu’on ne sait trop s’il faut le répudier, le redéfinir, le remplacer (Hello « Capitalocène » !). S’en désoler ou s’en indigner. Ici, je propose simplement de lui rendre un dernier hommage…

« l’Anthropocène est derrière nous, et nous derrière lui… »

La proposition tient en un syllogisme : « si l’Anthropocène a eu lieu, alors l’Anthropocène est terminé ». Supposons que l’Anthropocène se soit produit, quoiqu’assez brièvement, et que l’Homme, avec son grand H dominateur, émanation abstraite et prétentieuse d’un Occident colonialiste et masculiniste, ait en effet modifié définitivement le cours des choses (non pour « la planète » mais pour sa « zone critique », cette fine couche vivante et vivable qui la recouvre), alors il faut admettre que l’Anthropocène est derrière nous, et nous derrière lui…

Après avoir brièvement fait mine de se soumettre à nos désirs de contrôle et nos projets d’exploitation, la Terre se fait réactive, éruptive, voire monstrueuse (c’est la « revanche de Gaïa », annoncée dans les plus anciens textes de l’Occident grec[1]). Les fléaux de la Terre s’abattent sur nous en rafales et nous n’en pouvons plus rien maîtriser, ni même en prévoir les soubresauts bioclimatiques…

C’est bien ce que signifie le thème nouveau et omniprésent de l’adaptation. Ce seul mot suffit à nous indiquer que nous ne sommes plus dans « l’ère de l’Homme » mais bien dans une ère de la Terre, un « Géocène », comme ce fut le cas de tout temps. Quant à l’idée d’échapper à cette condition terrestre en embarquant pour une autre planète, elle n’est finalement que le symptôme brutal et négligent de cette contrainte d’adaptation. Un fantasme de quelques milliardaires, qui ont compris, eux aussi, que l’habitabilité de la Terre ne résisterait pas à leurs caprices[2].

« un trait fin sur la timeline de la Terre… »

Ceci est donc posé : si l’Anthropocène a eu lieu ; nous n’y sommes déjà plus. Aussitôt proclamée, nous avons quitté cette Geste héroïco-tragique, qui n’a pu se produire qu’à notre insu. Sûrement pas une ère géologique, tout au plus une époque économique : celle de la destruction expresse et triomphale de nos mondes habités et habitables, par une forme historiquement située et économiquement médiée de « Sapiens ». Cette ère brève apparaît comme un trait fin qui barre la timeline de la Terre, la marque d’une transition catastrophique, comme celle qui a effacé les dinosaures et 75% des espèces vivantes il y a quelque 65 millions d’années.

Voilà ce qui est si difficile à intelliger, à culturaliser, pour nous les Occidentaux modernes : être à la fois si puissants que nous avons rendu la Terre inhabitable et en même temps complètement impuissants à inverser le cours de choses, incapables de réparer ce que nous avons détruit. Une dissonance cognitive dont se régalent les fous chantants de la droite populiste et réactionnaire, propageant une anthropologie de l’irresponsabilité et de la toute-puissance (« ce n’est pas notre faute » et « il y a des solutions techniques » – le parfait négatif de la situation et une idéologie sur mesure pour le Capital).

Alors, il n’y aurait plus rien à faire ? C’est tout le contraire. Il y a une chose à faire. Et mille en même temps. Nous devons changer. Changer nos régimes de relations avec celles et ceux qui nous entourent, humains et autres-qu’humains (ou « non-humains » ou « plus-qu’humains », selon l’auteur·e qui vous inspire). Inventer de nouvelles natures-cultures, sur le mode que connaissent toutes les sociétés « indigènes », celles qui se vivent comme liées par une cohabitation avec un « quelque part vivant ».

« Nous vivons désormais en situation de ruines… »

La seule chose à faire, désormais, c’est nous redéfinir nous-mêmes. Car, oui, l’Anthropocène signale notre basculement dans une nouvelle ère. Une ère post-coloniale, post-patriarcale, post-capitaliste. Dans cette ère, nous continuons d’être tributaires de ces grands invariants de la destruction des sociétés et des écosystèmes, mais désormais en situation de « ruines ». Comme l’indique Anna Tsing en sous-titrant son livre le plus célèbre, il s’agit d’apprendre à vivre « dans les ruines du capitalisme ». Cette condition n’est pas sans joie. Car nous avons à contempler et accompagner, avec passion, intransigeance et espoir, de nouvelles émergences et des résurgences de vie partagée, de nouvelles écologies aventureuses et incertaines, humaines et non-humaines, toujours fragiles, locales, parcellaires…

Voilà la « bonne nouvelle », l’évangile de la Terre vengeresse : une nouvelle ère s’ouvre, à la fois effrayante et formidable. Une ère d’épreuves et d’inquiétude (car c’est la condition d’un être qui sait sa dépendance aux autres). Mais aussi une ère où il faudra tout réinventer, à commencer par nous-mêmes : non pas l’Anthropos (adios !) mais l’Humain, cette part d’humilité humique qui nous relie au monde. À commencer par la culture et la démocratie, c’est-à-dire nos façons d’être vivants et d’être ensemble. De résister.

Observer, accompagner et célébrer ce qui, en nous et autour de nous, revient, survient et survit, dans le sillage sanglant et chaotique de ce passé destructeur, à la fois révolu et omniprésent, dont nous voyons aujourd’hui la fin s’éterniser rageusement, fiévreusement, honteusement, et se vautrer dans ses propres débris.

Telle est notre condition. Après l’Anthropocène.


[1] Ce thème, remis au goût du jour par Isabelle Stengers, puis par Bruno Latour, est en effet développé de manière intrigante et énigmatique dans la mythologie d’Hésiode, qui prophétise, après le règne de Zeus et des Olympiens, une ère de cataclysmes déclenché par Gaia (Terre), qui enverra sur terre le titan Typhon pour punir les hommes et les dieux de l’avoir oubliée et méprisée.
[2] Mais ne nous y trompons pas, cette idée est théoriquement sérieuse, surtout si on la prend au pied de la lettre. Habiter une planète inhabitable, c’est là le projet – historiquement logique – de se passer de tout environnement, ou plus exactement : produire un environnement sur mesure, entièrement contrôlable et paramétrable, à partir d’une source d’énergie potentiellement infinie. Le projet est bien celui-ci : qu’il n’y ait plus de nature.

Rétroactes (notes complémentaires)

Retour sur le court règne de l’Anthropocène et réflexions complémentaires…

« Anthropocène ». Le terme a finalement imposé sa présence comme celle d’un décor inéluctable, d'un papier peint qui connote nos réflexions d'une ambiance quelque peu tragique. 

Issu de la géophysique et de la biochimie, le terme a le goût et la saveur de la science, mais il n’en a pas tout à fait la teneur. Sa durée, quoique incertaine, paraît bien courte pour avoir une dimension "géologique", même si certains se sont empressés de l’étirer extraordinairement. Et cette élasticité même prête le flanc à des usages discutables.

Parmi les méfaits notoires de l’Anthropocène, il faut relever qu’il a favorisé les épopées réductionnistes et pessimistes, cavalcades littéraires qui réécrivent l’histoire et la préhistoire pour faire de "l’Homme" une force unique, mue par des pulsions déterministes inarrêtables. Ces histoires font fi des centaines de cultures et traditions détruites en seulement quelques siècles, non par "Sapiens", mais par une forme culturelle et économique particulière: la colonisation capitaliste.

Car, il faut le dire avec force, l’Anthropocène n’est pas "l’ère des humains" mais celle de "l’Homme" comme hypostase masculine et occidentale de l'espèce. "Anthropos", dans un sens étymologique probable, est en effet l’homme masculin (andros) qui domine le monde du regard (ops), l'homme faisant face au monde.

Alors, dès les premiers pas de l’Anthropocène sur la scène philosophique et anthropologique (celle qui m’occupe principalement), on a cherché à relativiser ce terme. Á fort juste titre, des critiques se sont indignés du mauvais goût de ces odyssées de l’espèce qui, à peine constatée la destruction du monde par l’Homme, s’empressent de le célébrer en héros sombre et tragique d’un drame cosmique grandiose.

Rapidement, des termes alternatifs ont surgi, qui situaient la destruction du monde (non pas "notre planète", mais sa zone critique, cette couche superficielle où la vie prospère et se maintient). Parmi ces néologismes, le plus persistant a sans doute été "Capitalocène" - qui avait le mérite de borner précisément la cause des bouleversements globaux dans une période et une aire culturelle cohérente et bien identifiée.

Moi-même, j’ai proposé un peu espièglement le terme "Entropocène", pour signaler cette accélération capitaliste, qui menace la vie par un épuisement général de ses ressources matérielles et spirituelles dans la société de consommation et l’économie de l’attention. Proposition que j'ai retrouvée quelques mois plus tard par Bernard Stiegler, en bandeau d’un de ses livres.

Aujourd’hui, la présence de l’Anthropocène est acceptée de la même façon que le réchauffement global et l’effondrement de la biodiversité. Parce qu’il le faut bien. Un simple constat. Car une fois constaté que le cours des choses a été impacté de manière déterminante par l’activité humaine, une fois acté que cet impact est irréversible et catastrophique, il devient en effet incontestable que nous sommes hors de l’Anthropocène. À peine installés dans la posture tragico-héroïque du Grand Destructeur, nous voilà ipso facto projetés dans un monde où nous ne contrôlons rien, ballotés entre les marées, les canicules, les pénuries, les épidémies et les empoisonnements…

C’est donc un retour à la condition première, celle d’un petit être perdu dans un monde immense dont il ne contrôle en rien le destin, retour à la normale mais après l’impact. Car ce que fut l’Anthropocène, c’est une césure, comme celle qui sépare le crétacé et le paléogène. A l’époque, un événement relativement bref (l’impact d’un météorite géant) a déployé ses effets sur quelques millénaires, effaçant la plupart des espèces de la surface de la Terre et transformant la vie sur notre planète de manière radicale et irréversible. Une fois passé, l’événement…

Dans cette perspective, d’autres noms méritent d'être signalés. Le Plantationocène, de Tsing, qui isole plus spécifiquement la cause de la destruction dans un mode de colonisation de la terre par quelques "invasions multi-espèces", associant les humains, leur bétail, leurs céréales, et tout le cortège des pathogènes qu’ils infligent à leurs environnements, tout en leur imposant une simplification radicale et accélérée. Et puis le Chthulucène de Harraway, qui déjoue la charge tragique de l’Anthropocène pour nous plonger à nouveau dans un monde, qui délaisse toute idée de domination anthropique et d’interprétation anthropocentrique, pour décrire notre condition d’êtres pris dans un réseau inextricables de relations multiples avec les plantes, les animaux, les autres humains…