S’allier au Canada ou à l’Australie, pour reconfigurer l’Europe et ses idéaux en une puissance moyenne autonome, fondée sur les valeurs du droit et de l’égalité humaine. Sans doute une bonne idée. Mais surtout une révolution mentale. Il va nous falloir apprendre à vivre hors du cercle grisant et rassurant de la toute-puissance.
EDITO PAR MARTIN COLLETTE, DU BLOG SYMBIOSPHERE.
Armée européenne, communauté de valeur élargie, autonomie stratégique, neutralité carbone… On le sent, tout cela est probablement (et malheureusement) nécessaire. Mais cela représente aussi un véritable saut dans le vide pour des Européens abonnés à la suprématie et confortablement installés dans un cercle de toute-puissance, qui semblait les accompagner ad vitam eternam, malgré les « accidents » de l’histoire… Celles et ceux qui savent ce que représente un effondrement narcissique reconnaîtront le parfum de la transformation culturelle à accomplir.
Les peuples d’origine européenne prospèrent depuis des siècles dans le sillage d’un colonialisme culturel et économique, ivres d’un historicisme autocentré (de l’évolutionnisme aux mythes du progrès perpétuel).
« Celles et ceux qui savent ce que représente un effondrement narcissique reconnaîtront le parfum de la transformation culturelle à accomplir. »
De tout temps (ou presque), les États et les Empires de l’Europe se sont adonnés à la conquête des terres et des âmes. Sur leur scène intérieure, tout d’abord, puis à leurs frontières et, enfin, sur d’autres continents et des îles lointaines. Et tout cela semblait procéder d’une force et aller comme de soi.
De Dieu au Progrès
Ce fut d’abord la volonté de Dieu, qui accompagna les Conquistadors et autres criminels en quête d’enrichissement, convertis à la hâte en soldats du Seigneur et en Pionniers civilisateurs, à la conquête d’un monde nouveau, baigné de lait et de miel (et quand même de sang aussi). Transportant leurs maladies et des armes létales, ils ont exterminé et soumis les peuples autochtones comme on constate une Grâce divine.
Puis ce fut l’avènement de la logique du « Progrès », Dieu sécularisé et force magique qui s’accomplit d’elle-même (le progrès peut-il faire autre chose que progresser ? Et qui donc pourrait s’y opposer ?). Célébré par le philosophe Hegel, qui voyait Napoléon en empereur de la Raison, un sens de « fin de l’histoire » inéluctable, qu’il s’agissait tout juste d’accompagner, car après cela allait de soi, s’est emparé par vagues de l’Europe et de ses élites libérales.
Dans l’ombre du géant américain
Et lors des 70 dernières années, il a s’agit ni plus ni moins que de marcher dans les pas, et dans l’ombre, du très grand frère américain, dont la toute-puissance s’exprime en deux symboles qui se passent de commentaires : Hiroshima et le Dollar. Cette puissance financière et militaire déployait sur nous un dôme d’invincibilité invisible. Qu’il était doux et aisé, depuis ce poste sécurisé, de contempler le monde avec bienveillance et optimisme, rasassiés de raison paternaliste.
« Qu’il était doux et aisé, depuis ce poste sécurisé, de contempler le monde avec bienveillance et optimisme, rassasié des raison paternaliste. »
Le capitalisme triomphant, était le moteur de cette toute-puissance américaine. Il avait d’ailleurs intégré les traits fondamentaux de l’évolution darwinienne, décalquant la théorie selon laquelle le plus apte fait plus de petits, assurant le triomphe de ses gènes, à la pratique selon laquelle le plus riche gagne le plus d’argent, et ainsi son capital ne cesse d’augmenter.
Ruptures tectoniques et saut dans l’inconnu
Mais voilà qu’il nous faut accepter des choses auxquelles nous n’étions pas préparés.
D’abord, le monde est peuplé de dieux divers et variés. Et le Nôtre n’a décidément pas fait preuve de sa supériorité, surtout aux marges de l’ancien empire colonial, décimées par les ravages écologiques et la violence économique.
Ensuite, le progrès s’est enrayé. Plus rien ne va de soi, et surtout pas l’amélioration générale des conditions de vie des êtres humains (qu’il s’agisse de « développement » ou du non moins fameux « ruissellement »).
Enfin, le Capital a révélé, sous une frange orangée, son visage brutal et sa haine de la vie, de la pensée et du monde. Il n’y en aura pas pour tout le monde. La loi de la Terre s’applique également à chacun-e (sauf à une poignée d’élues qui iront repeupler Mars avec les spermatoyoïdes d’Elon Musk). Et même nous autres, les Européens, nous ne sommes plus certains que nous serons du bon côté de la tartine quand elle va tomber…
Dans le concert fébrile des appels à l’unité, à l’autonomie ou à l’élargissement, il faut donc entendre, il me semble, la crainte du saut sans retour devant l’ampleur tectonique des ruptures auxquels l’Europe tente, bon an mal an, de se préparer… Et la moindre des difficultés n’est pas que nos élites sont, par sélection et par formations, les moins concernés par le vertige que représente l’imminence de ce saut.