Petit manifesto pour une écologie à venir.

Commençons par une définition, ou plutôt une non-définition. Posons que la nature (parce qu’on souhaite que ce mot ait encore un sens), c’est partout où la vie échappe à notre contrôle, et tout ce qui y échappe.
La nature, c’est donc aussi la promesse d’autres mondes possibles. Car il faut changer notre conception du monde. Ou plutôt y renoncer : nous ne sommes plus face au monde – désormais, le monde est ce qui vit malgré nous, en s’échappant à ce face-à-face destructeur. Le vivant devient interstitiel et pluriel. C’est la leçon des nouvelles éco-anthropologies qui explorent les zones d’indécision, entre culture et nature, entre humain et non-humain.
Nous ne pouvons plus nous contenter de cette vision simpliste qui oppose la « vraie » nature à un espace domestique sous contrôle. Car s’il est vrai que plus rien n’échappe à notre emprise dévastatrice, il est aussi vrai que plus rien ne se plie à nos plans de domestication. Ce que nous avons créé ne cesse de se retourner contre nous – et jusqu’au climat, qui devait être le témoin impassible de nos exploits.
Pour autant, la lutte contre les vecteurs de destruction anthropique est plus urgente que jamais (y compris certaines espèces invasives, à rebaptiser « espèces anthropisantes » – non pas qu’elles ne sont pas naturelles, mais elles expriment justement ce qui, dans la nature, s’adapte à nos destructions et progresse en s’en faisant complice).
De même, préserver des espaces de vie et de résistance, qu’ils soient naturels ou/et culturels, demeure une priorité.
En revanche, nous avons besoin d’une nouvelle éthique de la préservation. Qui nous engage à veiller la vie au bord des interstices, à monter la garde le long des fissures, à souffler sur les braises des pratiques qui germent dans les faillites des projets de domination anthropocentrique.
Un enjeu particulier sera de (re)penser le sauvage à partir de cet espace fragmentaire et fissuré, et non à partir d’une situation idéalisée, qui essentialise des îlots de naturalité pure, dans une vision conservatrice et réductrice de la nature, abandonnant le reste du monde à la logique de l’efficacité productiviste (pour compenser des lieux de nature intacte).
Pour ce faire, on devra apprendre à distinguer l’anthropique de l’humain. Et cesser d’opposer celui-ci aux autres formes de vie. Pour avancer vers de nouvelles alliances qui abandonnent les fantasmes de l’anthropocentrisme pour embrasser le pluralisme des relations humiques (Homo et humus proviennent d’une même racine, qui est plutôt un mycellium).

La nature est créatrice de voltes. Figure végétale de l’imprévu et des relations réinventées, la volte déjoue les dominations jouées d’avance. Notre nouvelle culture écologique doit s’en emparer pour nourrir nos révoltes. Dans un mouvement qui n’est pas celui d’un conservatisme naturaliste, mais qui accueille les promesses naissant au cœur de l’incertitude.
Pour faire vivre cette nouvelle culture, il faudra oser questionner le sauvage à partir de nos failles partagées et de nos luttes naissantes. En mêlant science, art et politique dans une symbiose ouverte, qui fait de l’incertitude son milieu.
Aimer la nature, ce sera forcément aimer un monde abîmé et y cultiver des lambeaux d’espoir, plutôt que ressasser les schémas purifiés d’une écologie idéale.
Ici ou là, il faudra créer des lieux où on ne se contente pas de préserver la nature, mais où on l’interroge, où on la rencontre, où on mêle nos créativités à ses potentialités.
Quelques références :
- Isabelle STENGERS. Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient.
- Anna TSING. Le champignon de la fin du monde. Vivre dans les ruines du Capitalisme.
- Eduardo KOHN. Comment pensent les forêts.