NOTES DE TERRAIN D’UN COMMUNICANT
Ici, on considère 4 dynamiques socio-culturelles qui se conjuguent pour barrer la route aux idées écologistes. Un tableau en nuances de gris… et une invitation à regarder nos lacunes dans les yeux. Car se trouver des ennemis ne suffit plus.

Il y a dix ans, je travaillais dans une agence de publicité. Au même moment, les grands de ce monde signaient les Accords de Paris. Un vent d’espoir soufflait sur la planète. On avait enfin reçu l’électrochoc attendu depuis Kyoto en 1992. C’était sûr: l’écologie allait être l’alpha et l’oméga du 21ème siècle. Les politiques économiques, sociales et environnementales se conjugueraient pour réinventer une société durable et juste. Et ce serait un eldorado rempli de champagne bio, surtout pour les gens comme moi.
Il y a dix ans, je travaillais dans une agence de publicité et je venais d’entamer un long parcours de formation scientifique en biologie et écologie, avec la ferme intention de contribuer à ce nouveau monde qu’il fallait créer. Malheureusement, ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu…
Pour quelles causes profondes le discours écologiste ne parvient-il pas (ou plus) à mobiliser et convaincre au-delà d’un cercle relativement restreint de convaincus ? Je vous partage ici quelques hypothèses qui se sont imposées à moi…
1. Parce que le désastre est devenu inévitable
Burn-outs des climatologues. Traumatismes chez les biologistes et les naturalistes. Reconnaissons-le : nous luttons chaque matin contre un immense découragement. Pourtant, ce « nous » concerne sans doute surtout des gens qui disposent d’un certain « capital (socio)culturel », et qui ont donc les moyens théoriques de comprendre, d’agir et d’influencer. Il faut donc que nous fassions l’effort de transposer notre conscience de ce cataclysme terrestre dans la perception de citoyen.nes moins favorisé.es ou moins éduqué.es.
Contrairement à ce qu’on entend parfois, je suis absolument convaincu que les classes populaires, et la société en général, ont saisi la tragédie de ce moment historique où nous sommes, bien que cette compréhension ne soit pas toujours articulée dans un discours conscient et rationnel, ni dans une recherche de solutions collectives (qu’on nous a appris à ignorer et mépriser, à coup d’humiliation et d’injonctions individualistes à consommer).
Cette conscience confuse est enchâssée dans des attitudes, des aversions, des réactions instinctives. Elle explique en partie les dérives politiques au sein du monde occidental, où ces classes moyennes et populaires, sentant s’abattre une pression de plomb sur leurs acquis sociaux et leur fragile pouvoir d’achat (reçu en compensation de l’abdication de leur pouvoir politique), ont bien compris qu’elles seraient les premières à payer les conséquences de la catastrophe écologique et des mouvements migratoires de masse qu’elle suscitera. Repli identitaire, angoisse des frontières ou idéalisation d’un passé fantasmé : tout cela devient alors culturellement rationnel.
2. Parce que l’écologie souligne le devenir inégalitaire de nos sociétés
La modernité ayant remplacé les paysans et les ouvriers (et leur riche savoir pratique et traditionnel) par des consommateurs fragiles, on voit facilement les populations défavorisées sous l’angle de l’inculture. Or, nous devrions les voir comme de très bons bioindicateurs des évolutions du monde.
« Derrière le Bien commun, les peuples ont appris à déceler une manière de coloniser, de régenter et de privatiser la terre et les ressources…
La sagesse populaire, c’est aussi d’être conscient de sa place précaire dans la société. Et d’aiguiser une capacité instinctive à mesurer les risques d’aggravation qui pèsent sur cette précarité, en fonction des tendances de fond, économiques et culturelles…
Dans un monde capitalistique, la pression accrue sur des ressources de plus en plus maigres augmente mécaniquement le coût de leur jouissance. Or, les propositions et réglementations écologistes visant à préserver cette ressource, en limitent et en renchérissent d’autant plus l’accès. La question brûlante des taxes (effet « gilets jaunes ») en est un exemple flagrant.
L’écologie n’est en rien la cause de ces inégalités croissantes. Elle y apporte plutôt un remède de long terme. Mais par une conjonction fatale de causalités, elle en aggrave le ressenti à court terme.
3. Parce que le discours écologiste hérite de schèmes de domination inconscients
Si la raison (et à vrai dire la Terre toute entière) penche du côté des tenants d’un discours de sobriété et de restriction consommatoire, la logique sociale pèse lourdement en sa défaveur. Trop souvent, le discours écolo trahit une position de domination sociale et des schèmes de pensée ressentis par la majorité comme une forme de violence symbolique et économique.
L’attitude moralisatrice, comme la position d’éducateur, n’est plus vraiment supportable pour une grande partie des citoyen.nes. Même si une partie de la faute en revient à un système d’éducation et d’information à la dérive (nous verrons pourquoi au point 4), des tendances plus profondes, et très anciennes, devraient être mieux cernées par les tenants du plaidoyer environnementaliste.
Depuis la naissance des États, les peuples ont appris à se méfier de (et à se révolter contre) des mécanismes discursifs qui trahissent la vocation dominatrice des représentants du pouvoir, si souvent déguisés en bienfaiteurs du peuple. Derrière le Bien commun, ils ont appris à déceler une manière de coloniser, de régenter et de privatiser la Terre et les ressources. Ceci est particulièrement sensible pour les forêts, où les usages communs ont perduré jusqu’au début de l’ère moderne.
Que cette méfiance des peuples soient aujourd’hui récupérée, dévoyée ou manipulée par des tribuns populistes agitant des fantasmes complotistes, n’enlève rien à la profondeur historique de cette résistance populaire. La pression sur l’accès aux biens (point 2) ne fait qu’exacerber cette tendance.
4. Parce que les conditions du débat démocratique se sont dégradées
Révolution technologique et révolution médiatique. Notre attention est désormais une ressource faisant l’objet d’une compétition acharnée, pratiquement sans règles. Résultat : des grands acteurs médiatiques, souvent globaux, consacrent des moyens inédits pour capter et capturer notre attention et notre intérêt. Un seul exemple, paradigmatique, de ce virage culturel et technologique: l’art populaire du cinéma a évolué en quelques années vers une forme sérielle et addictive, consommée de manière individuelle et hors de tout cadre spatial et temporel de socialisation .
Face à la quasi-démission des pouvoirs publics en matière d’information, de presse, d’éducation, c’est la condition de possibilité du débat contradictoire raisonné, donc de l’exercice démocratique, qui est mise en question. À commencer par la déontologie journalistique, devenue minoritaire et même handicapante dans la nouvelle course à la viabilité médiatique.
Ce nouveau système de fabrication d’histoires (le sacrosaint storytelling), de diffusion et de capture d’attention est largement privatisé et placé à la main de milliardaires insatiables. Il permet en outre des opérations de parasitage, de brouillage, de disruption ou de dilution du savoir et de l’information, au service de puissances financières, militaires ou étatiques. La constitution d’une réalité commune (tâche essentielle de la presse et de la justice – elle aussi envoyée à l’abattoir, car « trop lente » ou trop modérée) est désormais pratiquement hors contrôle démocratique.
Ce quatrième point constitue probablement l’infrastructure véritable de notre faillite collective face aux désastres qui s’abattent sur la planète et ses ressources, provoquant l’effondrement des modes de vie culturels (les sociétés non occidentales) et naturels (les écosystèmes et la biodiversité). Néanmoins, on ne peut se satisfaire de trouver un coupable : il faut nous réformer nous-mêmes.
Au contraire du Grand Capital et du « Système », les quatre facteurs socio-culturels exposés ci-dessus sont des forces que nous pouvons prendre en compte et avec lesquelles nous pouvons échanger et évoluer, en particulier les trois premières. Et c’est de cela qu’il s’agit de se préoccuper maintenant.