Un regard lexical de biais sur les négociations qui viennent de se terminer à la COP29 nous incite à l’optimisme. Optimisme modéré et ironique, puisqu’il s’inscrit dans un horizon de profonde désespérance. Notre problème s’aggrave dramatiquement. Mais ses coordonnées changent. La tonalité vire. Cela ouvre-t-il des perspectives nouvelles ?

Une fois encore, la montagne accouche d’une souris… Les prochaines années seront marquées par le comptage des catastrophes, des destructions, des victimes regrettées et des déportations subies ou dénoncées, des extinctions d’espèces et des conflits de ressources, plutôt que par le décompte des victoires diplomatiques et des grandes avancées collectives sur le chemin d’un monde stable, pacifié et partagé.
Pourtant, il serait erroné de penser que « rien ne se passe ». La manière dont se présente le débat et les termes dans lesquels il s’est posé à la COP29, autour de la question des compensations, indiquent à eux seuls un possible changement de paradigme. La communauté internationale est dans un autobus qui s’engage dans un virage : nous ne voyons pas encore la sortie, mais nous sentons déjà la force centrifuge qui décale notre perspective, déplace notre horizon.
Nous sommes dans un autobus qui s’engage dans un virage : nous ne voyons pas encore la sortie de ce tournant, mais nous sentons déjà la force centrifuge qui décale notre perspective
Dans sa phase actuelle, la négociation climatique ne porte plus principalement sur les objectifs. Pour des raisons psychologiques évidentes, il vaut mieux maintenir ces objectifs dans un flou brumeux, qui nous permettra le cas échéant d’acter le passage d’une logique de limitation du réchauffement (les 1,5°C) à une logique de répartition des souffrances. C’est tout le sens de la déclaration finale de Guterres, qui énonce en substance que, malgré son insuffisance, cet accord maintient vivant l’objectif…
Ce n’est pas le Pérou, mais c’est mieux que rien. Car même si le but initial devient illusoire, le moyen d’y parvenir – la coordination internationale au service d’un bénéfice commun – est et restera un déterminant crucial de notre futur terrien. La phase de négociation actuelle maintient la tension du but collectif malgré le climat d’effondrement des espoirs parisiens. C’est la vertu « procédurale », ou performative de cette situation (vertu relative à ce qu’elle fabrique et non à ce qu’elle est supposée signifier ou accomplir).
Mais il n’y a pas que cela. La négociation porte sur le nerf de la guerre : l’argent et sa répartition entre les acteurs de la lutte contre les dérèglements climatiques. Et cette négociation polarise plusieurs types d’acteurs. Deux camps s’opposent grossièrement : les pays dits « riches », c’est-à-dire essentiellement les pays occidentaux ; et les pays « en développement », ceux qu’on appelle ces temps-ci le « Sud global ». Il est vrai que la donne se complique un peu par la position intermédiaire des pays « émergents » (Chine, Brésil…), qui sont objectivement devenus des locomotives économiques (et le problème des locomotives, c’est qu’on ne sait pas les faire sortir de leurs rails) mais sont historiquement victimes des déséquilibres coloniaux et économiques en faveur de l’Occident. Mais restons sur le schéma simplifié du problème…
Or, les termes du débat qui oppose pays « riches » et « en développement » manifestent implicitement un tournant qui pourrait bien (sans ce que cela soit une affirmation déterministe) signer la fin d’une ère imprégnée par la croissance comme solution à tous les problèmes et résolution de tous les conflits. Voyons cela en trois points…
(1) L’argent doit être redistribué. Le seul fait que cette répartition soit le nœud du problème, la pierre d’achoppement de toutes les discussions, indique que nous vivons désormais dans un monde limité et que cette limitation forme un cadre commun, même s’il n’est pas encore formulé explicitement, et souvent pas encore mentalisé par des acteurs politiques, qui sont désormais plus des symptômes que des remèdes, se livrant volontiers à des pantomimes nationalistes et des contorsions égotiques, comme l’a démontré le triomphe récent de Trump.
(2) Les pays riches doivent faire un sacrifice. Autrefois, on prêtait aux pauvres parce que cela rapporte. Aujourd’hui, le Nord rechigne à prêter et le Sud rechigne à emprunter, exigeant (à juste titre) des dons et compensations. Cette conflictualité sur la nature des flux financiers à déplacer est particulièrement sensible et révélatrice. Les pays riches eux-mêmes cherchent désormais à échapper au poids de cette charge en suggérant la mise à contribution des milliardaires ou la levée de taxes sur les transports longue distance, s’en remettant en quelque sorte à une régulation internationale de la finance, bien loin des mantras libéraux auxquels ils se soumettent par ailleurs depuis des décennies. Désormais, l’argent a un prix. Et ce qui autrefois se résolvait par le pari religieux de la croissance tend à devenir conflictuel et transactionnel, ce qui révèle à nouveau une conscience confuse d’un horizon contraint, d’une décroissance correctrice à venir, au moins pour le Nord.
(3) L’hésitation entre développement, transition et adaptation. L’incertitude quant à l’affectation et aux enjeux de ces transactions financières est le troisième indicateur dans le débat en cours. A priori, l’argent doit permettre au Sud de « rattraper son retard de développement ». Mais l’objectif est davantage formulé en termes de « transition écologique ». Il s’agirait de continuer à se développer, mais autrement, tandis qu’ implicitement, le nord accélérerait sa transition dans une voie qui suppose, sinon un « dé-développement », au moins une stase, un coup d’arrêt dans la course en avant. Les transactions évoquées plus haut supposent en effet un « rééquilibrage » (sur lequel tout le monde s’accorde) qui, à son tour, implique une réduction de la voilure occidentale. Ces éléments sont d’autant plus marquants que l’urgence brandie par les pays du Sud n’est souvent plus le développement ou la transition, mais l’adaptation, voire la réparation dégâts déjà encourus et la prévention des catastrophes à venir.
Bien sûr, tout cela n’est encore qu’un fragile augure, une voie pavée de mots. Mais si ces mots continuent d’infuser dans les cercles diplomatiques et décisionnels, ils finiront par structurer le cadre conceptuel des accords et décisions futures.
« Nous comptons nos morts. » « Nous faisons nos valises. » Voilà ce que disent les représentants des pays les plus pauvres et des zones les plus exposées aux catastrophes climatiques. Une perspective bien sombre en effet. Mais qui nous force à sortir des profondes ornières dans lesquelles nous faisons rouler l’autobus de la mondialisation depuis si longtemps. Et à tout prendre, c’est au moins quelque chose…