Convention joyeuse et société immunitaire

Nietzsche, Spinoza et Héraclite alimentent cette réflexion, qui tente une réponse à cette redoutable question : pourquoi préférons-nous si souvent la tristesse à la joie ? La conception immunitaire du social et de l’individuel en est peut-être la source la plus profonde, et la plus antique…

Love Letter to the Estuary ©Martin Collette on FP4+

Pourquoi Nietzsche s’en prend-t-il avec tant de morgue à ceux qu’il nomme les prêtres et les esclaves ? Et qu’entend-t-il par-là ? Et que signifient ces catégories à première vue stigmatisantes ? Une réponse non-polémique, exempte de provocation sociale ou religieuse, se trouve chez Spinoza[i]. Ce dont nous sommes les prêtres et les esclaves, selon lui, c’est avant tout nos propres affects. Mais pas n’importe lesquels.

Les figures de la tristesse

Pour Spinoza, on pourrait dire que les choses sont simples (celles-là, du moins) : il existe seulement deux grands types, deux grandes « couleurs », d’affects : la joie et la tristesse. Lorsque nous sommes sur une ligne de joie, nous sentons notre puissance d’agir s’amplifier. À l’instar de l’artiste, qui suit fiévreusement une veine d’inspiration, nous avons alors l’impression que chaque pas que nous faisons agrandit notre pouvoir de sentir et d’exprimer ce qui nous constitue dans notre rapport au monde qui nous entoure.

Naturellement, la vie nous réserve mille pièges et chicanes qui feront dérailler ces « lignes de joie »[ii], pour nous abattre et nous donner de bonnes raisons de se décourager. Et cela se produit dès nos premiers pas conscients sur cette Terre. C’est alors que surgissent d’autres lignes de vie, auxquelles nous sommes tentés de nous accrocher, et auxquelles nous nous emmêlons durablement. Des lignes de tristesse. Des lignes faites de jalousie, de haine et de ressentiment, envers ce qui, ou ceux qui se dressent entre nous et notre joie. Le tyran oppresseur, le rival qui nous a écarté, le collègue qui nous a remplacé, l’époux qui nous a trompé…  

Mais comment en venons-nous à nous enchaîner à ces lignes de tristesse. C’est qu’elles génèrent leur propre cortège de petites joies, de joies mauvaises, de joies-ersatz. Une drogue et un poison, doté d’un pouvoir maléfique, celui de nous enivrer et d’envoûter les autres. Ainsi devenons-nous des prêtres et des esclaves, ces figures de la tristesse. Le prêtre tisse son pouvoir en répandant la tristesse. L’esclave de la tristesse nourrit sa dignité de son statut de victime.

Naturellement, esclavage et prêtrise sont ici des catégories mentales, des modes d’être, non des catégories sociales à stigmatiser. D’ailleurs, la situation historique de l’esclavage affecte la tristesse et le ressentiment d’une légitimité morale et sociale, presque d’une nécessité. Et elle peut alimenter une révolte nécessaire. Mais même dans ce cas, la distinction doit être faite. Car les communautés esclavagisées ont pourtant donné vie à des cultures qui ne cessent d’enchanter le monde. Et qu’est-ce que la révolte, sinon une ligne de joie qui émerge, luisante de rage, dans un océan sombre et désespéré, comme une baleine brillant sous le soleil couchant, offrant son flanc majestueux pour nous porter vers une rive nouvelle. Sans doute n’est-ce pas un hasard si la technoculture capitaliste contemporaine est essentiellement affairée à briser les conditions de toute révolte.

Quelque chose de plus grand que nous

Pourquoi la joie est-elle préférable à la tristesse ? Question apparemment idiote. Bien sûr, il y a une réponse hédoniste évidente, qui est que la joie est ressentie positivement. Mais cela ne suffit pas à Spinoza. Et à nous non plus, puisque, comme nous venons de le voir, la tristesse produit tout un tas de petites joies faciles et malsaines, que l’on multiplie sans effort en cultivant notre haine et notre ressentiment contre les autres ou le système.

Non, la joie est meilleure parce qu’à travers elle, nous créons quelque chose de plus grand que nous. Et cette formule est à prendre littéralement. Sans entrer dans les arcanes de l’ontologie spinoziste, rappelons que pour Spinoza, il n’y a qu’une substance – un seul Être de toutes choses. Et que nous, comme toute manifestation de la multiplicité qui nous entoure, sommes des modes de cette seule et unique substance. Des expressions partielles, locales et transitoires, de Dieu (c’est la logique même du panthéisme, non ?). Autrement dit, nous sommes des rapports. Des rapports singuliers de la substance à elle-même. Et au fil de nos existences, nous nous rapportons à d’autres rapports. Or, quand les choses se passent bien, ces rapports de rapports se mettent à « convenir » entre eux. Ainsi, entre le peintre et le coucher de soleil s’établit un rapport de perception et de compréhension qui convient dans une œuvre unique. Et entre les milliers d’espèces d’une forêt, c’est tout une dynamique de coévolution et d’interdépendances réciproques qui se met en place peu à peu, créant la magie fonctionnelle d’un écosystème sain et prospère.

Littéralement, les rapports joyeux créent des rapports – donc des « êtres », des entités ! – nouveaux, élargis, renforcés. Au contraire, les rapports tristes tendent nous enfermer dans les limites étroites de notre propre xxxxxxxx, sapant du même coup notre potentiel de rapport ouvert au monde qui nous entoure. Nous y reviendrons brièvement à la fin de cette réflexion.

Le sens oublié de la convention

Dans les paragraphes précédents, le terme « convenir » s’est invité naturellement dans la description de la condition de joie. Nous établissons des rapports qui nous conviennent, et parfois, les rapports que nous sommes, les uns et les autres, se mettent à convenir ensemble, ce qui créer des rapports plus amples, plus riches. Dans ces cas, on s’agrandit, de même que notre puissance d’être, de sentir et d’exprimer. C’est pour ainsi dire physique et géométrique. Et c’est l’enjeu de l’Éthique spinozienne : trouver des rapports qui me conviennent et créer des rapports dans lesquels je conviens moi aussi.

« Convenir », c’est le verbe d’où est issu le terme « convention ». Et ici, nous sentons bien qu’il va falloir élucider une notion ambigüe de notre langue… La convention, c’est le fait de « venir à la rencontre », de « venir ensemble ». Bref, de s’assembler. S’assembler, c’est former une assemblée. Mais c’est aussi s’ajuster de manière à former un nouvel ensemble. Quelque chose de plus que la somme de ce qui s’assemble, comme une table est quelque chose de plus, et quelque chose d’autre, que l’assemblée de diverses pièces de bois.

Et ceci nous ramène directement au premier homme ayant revendiqué le label de « philosophe » : Héraclite d’Éphèse (6ème siècle AC). Héraclite propose le terme « assemblage » (syllapsies) dans un fragment crucial pour comprendre son onto-géologie (une cosmologie élémentaire, centrée sur la Terre). Selon lui, le monde et ls choses qui le constituent sont universellement des assemblages. Des agrégats de parties diverses qui néanmoins ont quelque chose de plus. « Assemblages : entités et non-entités (ou : totalités non totalisantes) », affirment les 4 mots du célèbre fragment n°10.

Expansion et repli : du cosmos à la cité

Or, Héraclite est aussi le maître fantasque de l’ironie à l’égard des conventions de la cité. Il raille ces fausses pensées qui lui font comparer les hommes de la cité a des somnambules, des endormis qui croient veiller, alors qu’ils ne connaissent du monde que ce que leurs maîtres et leurs prêtres leur ont appris à voir. Ils ne voient pas la réalité mais les mots avec lesquels ils découpent leur expérience – croyant distinguer les choses, ils n’aperçoivent qu’eux-mêmes, s’apparaissant à eux-mêmes (fragment 17). À ces statues qu’ils prennent pour des dieux, aux bricolages illusoires de ces conventions, Héraclite oppose pourtant un autre « convenir », un autre « venir-ensemble » (le sens étymologique de « syllapsies ») : le venir-et-tenir-ensemble de la nuit et du jour, de l’éveil et du sommeil, de la mort et de la vie, des dieux et des humains, du chaud et du froid. Cette grande convention du cosmos, c’est le logos : la pensée qui lie toute chose (fragment 1, 2).

Mais même la convention de la cité, Héraclite se garde de la condamner sans appel. Il faut bien, dit-il, que le peuple se batte pour défendre sa loi, comme la muraille de sa cité (fragment 44). La convention est nécessaire pour faire corps en tant que cité et en tant que société (elle est d’ailleurs « gardée » par la déesse Justice, Dikè, garante de la loi et du vocabulaire commun, cf. 23, 28). Mais il y a autre chose à lire dans ce passage : c’est la comparaison justificatrice entre la convention légale et le rempart, le mur qui entoure la cité. C’est là, exactement, que se situe le seuil de transition entre une convention, certes nécessaire, mais rétrécissante, et une convention joyeuse, qui ouvre à des agencements toujours plus vastes, en direction du cosmos. Voilà où se situe le point de bascule. Une de ces deux conventions est, littéralement, un mur. Elle replie l’identité sur elle-même.

Les deux conventions expriment les deux mouvements fondamentaux de la pensée et de l’univers, qu’Héraclite décrit comme une respiration (la pensée, phronésis a son siège dans le phrèn, le diaphragme). Mais pour nous autres, mortels, il est illusoire de vouloir figer une identité en se réduisant au plus petit cercle de notre intériorité, précisément car la mort se chargera de dissoudre et redistribuer ce que nous traitons à tort comme nôtre : la terre et l’eau de notre corps, ainsi que le feu de notre âme, seront dissouts et dilués et transformés dans ce monde-ci, un et le même (fr. 30).

Effets d’intériorité et pièges d’identité

Nous voilà revenus aux lignes de joie et de tristesse. Et nous sommes peut-être en mesure d’éclairer notre mystérieuse propension à préférer les petites consolations amères et sûres qui accompagnent les courants de vie tristes, aux grandes mais fragiles expansions d’être qui jalonnent les parcours de joie créative.

Car, de même que la cité se rassemble autour de ses lois et derrière ses murs, nous consolidons ce que nous sommes autour de nos habitudes, nos auto-rapports narcissiques, et les contours sclérotiques d’un supposé « moi ». Et tout comme l’écorce protectrice de l’arbre se forme par l’amas de ses déchets métaboliques, les barrières protectrices du moi sont le produit des déchets psychiques de nos expériences malheureuses : chagrins, déceptions, colères, sentiments de rejet et d’humiliation…  

Autrement dit, nous faisons cette hypothèse que le plus puissant effet de renforcement des processus tristes est qu’ils contribuent à créer des « effets d’intériorité ». Comme si la tristesse et le ressentiment rebondissaient sur le monde pour nous revenir, accumulant autour de nous une membrane épaisse de matière calcifiée, qui n’est autre que les restes de nos espoirs déçus de nous unir au monde.

Ulysse, le voyage et la société immunitaire

Le voyage d’Ulysse propose une formidable parabole géographique de ces deux mouvements d’expansion et de repli de notre mode d’existence. D’un côté, Ulysse est jeté malgré lui dans une exploration de la Terre, de ses puissances féminines, de ses métamorphoses inquiétantes, de ses abysses sans fonds… Et par sa ruse, c’est-à-dire sa capacité à entrer sans cesse dans des rapports nouveaux avec des êtres et des lieux inconnus, il a triomphé de ces aventures. De l’autre côté, il n’a de cesse que de revenir à Ithaque pour régner à nouveau sur son fief. L’épilogue à Ithaque décrit l’angoisse possessive du maître dans une société immunitaire, où l’essentiel consiste à chasser les parasites et dresser des murs contre les rivaux.

Cette tentation de la bulle égotique est vieille comme l’histoire de notre dérive civilisationnelle. Elle ne fait qu’un avec notre besoin de pouvoir – et de sécurité. Depuis la plus haute Antiquité, elle se manifeste sous la forme d’une tentative d’échapper au monde et à sa multiplicité insaisissable. Propre aux castes dominantes des premiers États, elle a irrigué une culture religieuse du repli céleste : royauté orientale, monothéisme judéo-chrétien, olympisme grec, idéalisme platonicien… Chaque fois, c’est le même désir de se projeter dans un monde d’identité parfaite et d’éternité immuable, hors de toute contingence. Et à chaque fois, c’est le même dédain pour la terre et le terrien, au profit d’une projection céleste.


La conclusion, potentiellement, est vertigineuse. Notre désir d’identité sécurisée, puissamment induite et renforcée par la vision du monde millénaire qui a fabriqué notre culture, nous éloigne du monde et des autres, et de notre potentiel de créativité collective. C’est pourquoi le grand livre d’ontologie de Spinoza se nomme l’Éthique, et non le Bonheur. Il ne s’agit pas d’une douce flânerie en quête du plaisir et de soi-même, mais d’une discipline qui requiert rigueur, prudence et créativité. À chaque occasion, se sortir des rets de la tristesse et du ressentiment, qui nous conforte dans notre identité blessée, pour saisir l’émergence des lignes de joie. Quitter le rythme entêtant et répétitif de l’identité à soi, pour s’initier prudemment à l’écoute des chants du monde.

Il y a mille manière, propre à chaque individu et chaque situation, de se prémunir contre la tristesse et de rechercher les conjonctions joyeuses. Souvent, elles en restent à la cueillette hasardeuse de moments de bien-être, pour « soi-même ». Dans le cadre restreint de mon expérience personnelle, c’est la créativité par saisie d’idées qui me permet, de temps à autre, de m’extraire de mes routines maussades pour m’accrocher à la queue d’un cerf-volant. J’en suis certain parce que le nouveau vient toujours d’ailleurs. Comme le dit Tarde, deux flux de croyances ou de désirs se croisent en un lieu x et un temps t, pour former une nouvelle idée, un nouveau courant de désir, qui peut ensuite contaminer notre entourage et toute la société. Se trouver en ce point x-t, où émergent les idées, c’est l’enjeu de mon travail de stratégie créative. De ce point de vue, les idées sont fondamentalement des êtres de joie, au sens spinoziste du terme, puisqu’elles naissent d’un rapport inédit entre des idées qui lui préexistent. Elles sont des expansions de l’âme.


[i] Les descriptions simplifiées de la philosophie de Spinoza sont fondées essentiellement sur le cours Sur Spinoza de Gilles Deleuze, publié aux éditions de Minuit en 2024.
[ii] « Lignes de joie » et « lignes de tristesse » sont les expressions utilisées par Deleuze dans son Cours sur Spinoza (Minuit, 2024).