Conservation de la nature : vers une troisième voie ?

Schématiquement, on peut identifier deux grandes tendances dans le domaine de la conservation de la nature : le naturalisme et l’humanisme. Au-delà de leurs oppositions, ces courants partagent un ancrage commun dans la modernité occidentale, qui sépare nature et culture, tout en assignant aux humains une place éminente (pour le meilleur ou pour le pire). Le temps est peut-être venu d’explorer une troisième voie…

In between (cemetary) ©Martin Collette on Fomapan 200 (2023)

1. Le naturalisme (ou la séparation idéaliste)

Par naturalisme, on entend ici une chose très simple et assez littérale : une façon d’envisager la nature pour elle-même et en elle-même. On mettra alors en avant les dynamiques propres des écosystèmes, en prenant soin d’en abstraire les influences anthropiques, considérées tantôt accidentelles, tantôt indésirables.

Ce naturalisme connaît divers degrés et nuances. Sa forme la plus épurée s’exprime dans le courant du rewilding, qui milite pour laisser la nature reprendre ses droits dans de vastes aires débarrassées de toute influence et de toute intervention humaine. La taille de ces aires protégées, que l’on souhaite gigantesques, est un indice de l’ambition naturaliste : pour fonctionner de manière pleinement autonome, la forêt doit atteindre une masse critique, qui correspond à la capacité de portance des écosystèmes à l’égard de certaines espèces ombrelles et dynamiques essentielles (typiquement : la prédation naturelle de grands ruminants, la formation spontanée de milieux ouverts transitoires…). Ce seuil correspond à un objectif général de « résilience ».

Bien que ce courant se présente souvent en opposition frontale avec les pratiques de gestion courantes des réserves naturelles, ce contraste peut être un peu forcé. Parfois, la gestion de petites parcelles – avec fauche, plantations, aménagement de mares, ajout de nichoirs, tas de pierre, bois mort… – est elle aussi mue par l’idéal naturaliste. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, les gestionnaires tentent simplement de suppléer aux insuffisances d’un écosystème qui n’est plus en mesure de produire tous ses effets, faute d’être suffisamment étendu et sain. En un sens, la gestion peut donc être considérée comme une forme parcellaire, modeste et réaliste d’un idéal de réensauvagement inaccessible, dans laquelle les humains pallient artificiellement au défaut d’une « vraie » nature. Un naturalisme désenchanté.

Pour résumer ce courant naturaliste, on dira qu’il pense la nature sur le mode d’une séparation idéaliste. Ce qui est visé, c’est le retour de la « grande nature » : un paradis perdu. L’attitude déployée vis-à-vis de son objet est le respect (étymologiquement : un regard distancié sur la chose). La nature est cette entité indépendante et indifférente, considérée avec cette forme de révérence, si ce n’est de dévotion, qu’on réserve aux choses qui ont le parfum du sacré. La promesse naturaliste exerce une séduction puissante sur les milieux jeunes et militants, mais elle reste sans doute hermétique pour la grande majorité des , accoutumée à vivre désormais dans un monde artificialisé, anthropisé, irrémédiablement appauvris et abîmé. Cet éloignement est un puissant obstacle à l’ambition naturaliste, qui nécessite un engagement massif des pouvoirs publics.

2. L’humanisme (ou la protection paternaliste)

Par « humanisme », nous entendons ici une approche de la conservation qui souligne la place centrale des humains. En particulier, on se centre ici sur leur rôle d’agent moral. La conservation est perçue prioritairement comme l’expression d’un devoir, d’un savoir, d’une culture ou d’un attachement, ou simplement comme une manifestation de la raison, et la recherche de l’intérêt bien compris de l’individu et de la société. Plus que la nature et son potentiel, c’est notre souci pour son intégrité qui est en jeu.

Culturellement majoritaire, l’approche humaniste domine très largement le champ de la conservation. Elle s’exprime à travers de nombreuses nuances, qui se mêlent souvent sans grande logique, ce qui permet de promouvoir la cause auprès de cibles variées, qui représentent une large frange de la société. Elle s’incarne dans des modes assez classiques de conservation, en particulier la création et la gestion de réserves naturelles, où l’on entoure la nature de soins attentifs, souvent prodigués par des bénévoles, qui mettent en scène notre solidarité avec les autres êtres vivants.

À la source de ce courant humaniste, on trouve sans surprise un fond de charité chrétienne : il incombe aux êtres humains, créés à l’image de Dieu, de veiller sur Sa Création et de secourir des créatures plus faibles. Sous sa forme la plus désintéressée, c’est la doctrine « franciscaine », qui reconnaît à chaque créature une place égale dans l’œuvre divine. Dans le sillage de cette doctrine, mais plus raisonnablement anthropocentrique : l’encyclique Laudato si’ du pape François, qui prêche la « sauvegarde de la maison commune ».

Dans cette tradition, le paternalisme n’est jamais loin. Il se fait même viril avec les courants issus de la modernisation laïque et réformiste, qui assignent à l’homme le devoir de connaître et exploiter la nature, pour son bénéfice et celui de ses semblables. Avec la Réforme, moment historique de l’avènement de l’humanisme, le profit capitaliste devient même un signe de grâce divine, encourageant l’exploitation et l’accumulation. Cette modernisation trouve un écho contemporain dans la notion de « services écosystémiques », qui présente la conservation de la nature comme la poursuite rationnelle de notre intérêt bien compris.

Le mot qui résume notre rapport à la nature n’est plus « respect », mais « responsabilité » : nous avons le devoir de répondre à la détresse des autres espèces. La place du sacré est cette fois occupée par l’humain : si nous avons le devoir de protéger la nature, c’est avant tout pour être digne de notre propre humanité.

Il n’y a qu’un pas de cette vision humaniste à l’anthropocentrisme. Si la conservation naturaliste s’appuyait prioritairement sur la séparation entre les humains et la nature, la conservation humaniste célèbre implicitement la place éminente et dominatrice de l’Homme au sommet de la Création divine (ou de l’évolution, dans la version laïcisée de cette histoire). À travers ses accents de bienveillance condescendante et ses ambitions d’exploitation raisonnée, cette vision humaniste porte donc aussi la marque d’un complexe de domination, qui charrie un lourd héritage patriarcal et colonial.

3. L’indigénisme (ou la négociation pluraliste)

Ces dernières années, dans le domaine de la conservation, le discours de pure efficacité scientifique a fait place à de nouvelles récits, qui témoignent de la survivance et du retour de pratiques traditionnelles, souvent locales, parfois précoloniales. Brûlis forestier, itinérance pastorale, fenaisons, cultes animistes ou totémiques… : c’est tout un almanach de savoirs pratiques, ancestraux et indigènes, qui s’est engouffré dans le champ de la conservation de la nature.

Bien qu’ils aient émergé dans le giron humaniste, ces nouveaux modes de conservation et de gestion s’écartent du dogme moderniste du progrès scientifique. Ils se distinguent tout autant de la vision naturaliste, en témoignant d’un lien profond et positif entre nature et culture. À la séparation naturaliste, comme à la protection humaniste, s’oppose désormais un riche répertoire de complicités et d’histoires interspécifiques, auxquelles nous prenons part, souvent sans le savoir, et qui se racontent chez nous, par exemple, à travers les heurs et malheurs des fleurs et des oiseaux des champs.

À travers ces récits de co-construction, qui mêlent savoirs et coutumes, humains et non-humains, on rejoint des courants de pensée et de recherche récents, qui vont de l’écoféminisme à la science des symbioses[1], en passant par la notion de coévolution et l’écologie du désastre[2]. Ces courants, qui se sont particulièrement développés en anthropologie et en philosophie (Bruno Latour, Donna Harraway, Anna Tsing…), remettent en question la distinction ontologique entre humains et non-humains, entre nature et culture.

Cette troisième voie, je la nomme « indigénisme », d’abord pour une raison sentimentale : il s’agit de rendre hommage à ces peuples, longtemps moqués et minorisés, qui n’ont jamais cessé d’affirmer et de défendre la validité de leurs liens à leurs mondes vivants. Si notre époque devait avoir le goût d’une revanche, ce serait avant tout la leur. Avec cette troisième voie, il s’agit donc aussi de décoloniser notre rapport à la nature, à ses espaces et ses espèces.

Le terme « indigénisme » n’implique ici aucune essentialisation ethnique. « Indigène » signifie littéralement : « engendré de l’intérieur ». L’indigénéité est la reconnaissance que nous sommes co-constitués par le milieu dans lequel nous vivons. À titre d’illustration : la notion maorie de tūrangawaewae désigne cette façon dont les caractéristiques d’un lieu ou d’une région déterminent l’identité et la culture des gens qui en proviennent. Mais c’est sans doute dans l’anthropologie amazonienne qu’on trouvera les descriptions les plus frappantes de cette vision du monde alternative, où les alliances et les apparentements mêlent indistinctement humains et non-humains, au cœur d’un monde où chaque vivant est un agent à part entière[3].

Dans notre propre sphère culturelle, c’est le terme « autochtone » qui permet d’aller le plus loin dans cette troisième voie. L’autochtonie désigne étymologiquement le fait d’être « soi-même (constitué) de terre ». Et « terre » s’entend ici non au sens de « territoire », mais bien « d’humus », comme le veut l’apparentement archaïque entre la racine grecque « Chthon » et la racine latine « Hum ». Mieux : cette racine pourrait bien être à l’origine du mot « humain ». Une origine qui nous invite à passer de l’ère d’Anthropos, l’homme masculin qui maîtrise domine la nature, à l’âge d’humanum, cet humain au sens large, qui se nourrit d’une communauté profonde avec son milieu vivant (lire : Désanthropiser, réhumaniser).

Une conclusion ouverte sur un monde à inventer

Malgré leurs incontestables différences, les courants naturaliste et humaniste partageaient un même imaginaire moderne et occidental, qui se caractérise par deux traits essentiels : la séparation entre les humains et la nature, d’une part ; la domination plus ou moins explicite de l’homme sur la nature (entendue comme bénéfique ou néfaste), d’autre part.

Cette troisième voie permet de décaler notre regard en nous écartant un peu de ce déterminisme historique, pour ouvrir un riche chantier d’expérimentations et de négociations entre les multiples manières de vivre et d’exister, humaines ou non-humaines, culturelles ou naturelles, scientifiques ou traditionnelles.

Elle permet surtout de faire de la nature un véritable acteur de sa propre conservation (ce qui préserve l’esprit du rewilding et son respect pour l’autonomie du vivant), sans pour autant minimiser notre rôle d’agent humain (ce qui préserve l’engagement et la sensibilité de la voie humaniste et maintient notre responsabilité).

Elle ne prône ni le respect distant de la séparation , ni la responsabilité paternaliste de la domination. Elle n’est ni anthropocentrée, ni naturocentrée, mais humano-décentrée, c’est-à-dire orientée vers les relations constitutives et l’action créative, au cœur d’un monde pluraliste et plurispécifique, constitué par d’innombrables relations et perspectives croisées. Un monde en perpétuelle réinvention.


[1] Lire Lynn Margulis ou la révolution symbiologique.

[2] Cf. Anna Tsing (lire ici).

[3] Cf. Eduardo Viveiros de Castro (lire ici).