Récemment, un spécialiste bien intentionné a posté sur un réseau la photo d’une belle forêt naturelle mélangée, prise du ciel à l’aide d’un drone. Il l’a accompagnée du commentaire : « Pour moi, une forêt, c’est ça… ». En lisant cette évocation de l’origine de notre blog, vous comprendrez pourquoi, dans la symbiosphère, une forêt ne peut pas être « ça ».

Max Lower. Octobre 2024.
« En abordant mon master en Biologie et Écologie, il y a une dizaine d’années, j’ai réalisé que les sciences de la vie ne répondraient jamais à ma quête, qui était une quête de réparation et une rébellion, animée par le sentiment du lien perdu avec le monde vivant, que nous détruisons chaque jour un peu plus, jusqu’à poser nos orteils au bord d’un gouffre dont on n’imagine à peine la profondeur remplie de ténèbres…
« À cette époque, j’ai aussi pris conscience que la nature n’était pas une, mais deux choses bien différentes…
« D’une part, elle est la somme des entités et des lois qui rendent compte de l’évolution et du fonctionnement des systèmes vivants, depuis la cellule jusqu’aux océans. Cette somme est totalisable et appréhendable dans des procédures théoriques, mathématiques et statistiques.
« Mais d’autre part, la nature est aussi une profusion de liens multipolaires, nécessaires et englobants, dont on ne peut s’extraire sans dommage. Ces liens, on ne peut donc les considérer comme un ensemble figé, un domaine de connaissance circonscrit. C’est un jeu en mouvement. Un jeu où nous sommes toujours à la fois des joueurs et des pions, des coproducteurs et des coproduits, des vainqueurs et des vaincus…
« Bref : la nature est un process, une création en acte…
« Dans la foulée, mon regard sur notre époque de destruction s’est décalé et modifié. Mon angle était simple : ce n’est pas seulement la biosphère que nous abîmons et perturbons, ce sont aussi nos propres liens avec le vivant et sa diversité. Un nouveau vocable m’a paru nécessaire pour exprimer la nature de cette nouvelle totalité naturelle, fondée non pas sur l’unité du gène ou de l’espèce, mais sur le caractère constitutif et le potentiel évolutif des liens vivants…
« À l’époque, je venais de découvrir l’importance considérable et tant sous-estimée des symbioses dans les écosystèmes et l’évolution, en particulier l’origine symbiotique des mitochondries et des chloroplastes (les organites qui permettent la respiration et la photosynthèse, issus de bactéries incorporées par les cellules animales et végétales). J’ai aussi appris le rôle de notre microbiote. En lecteur de philosophie, je me suis alors posé la question :
« Qu’est-ce que ça change de penser la nature en considérant que l’unité signifiante est le lien symbiotique, plutôt que le gène, l’espèce ou même l’individu ?
« Le mot « Symbiosphère » s’est imposé à moi. Il n’est pas parfait, mais il remplit une fonction évidente: lutter contre l’effet de mise à distance que sécrète un terme comme « biosphère ». La nature n’est pas un joli ballon qu’on peut faire sauter dans ses mains…
Or, ces liens nous constituent et nous modifient au fur et à mesure que nous pensons comprendre ou exploiter la « nature ». Alors, notre culture modifie la nature, et cette modification modifie à son tour notre culture. Cette interaction-rétroaction n’était pas suffisamment explorée à ma connaissance.
« J’ai alors décidé de créer un blog pour y consigner mes réflexions et esquisser diverses tentatives, souvent maladroites, d’articuler les dimensions scientifiques, philosophiques, sociales, économiques et politiques, qui s’entrechoquaient dans mon esprit sous l’effet de cette façon de voir la nature à travers le fait symbiotique plutôt qu’à travers le fait génético-spéciste. Le blog symbiosphere a ainsi vu le jour, se garnissant peu à peu d’humeurs, d’hypothèses, de notes de lecture, de micro-essais… C’était comme un journal intime écosophique.
« Mon passé de prof de philosophie a déferlé sur moi comme une marée de pleine lune.
« J’ai repensé à « l’évolution créatrice » de Bergson. À la « nature naturante » de Spinoza. Une nature qui ne se laisse pas figer dans un tableau paysager ou une chaîne d’équations. On ne freeze pas la grande Gaia… Elle est ce que les tout premiers philosophes grecs ont appelé « physis », c’est-à-dire l’éternel présent d’une expression spontanée qui anime le monde et supporte sa multiplicité (physis vient de phyein, qui signifie « croître », en particulier pour les plantes).
« Pour penser le lien humain avec la nature comme lien, j’ai ensuite convoqué d’anciennes lectures ethnologiques, spécialement Pierre Clastres, que j’ai complétées peu à peu avec les travaux récents de Philippe Descola, Eduardo Kohn ou Eduardo Viveiros de Castro. Une conviction s’est imposée : Il fallait donner la parole à ces peuples de résistants animistes qui, à travers le globe, ont construit des univers culturels-naturels traversés par les mille liens et attachements du vivant. J’ai aussi découvert que la Grèce archaïque dissimulait des traditions populaires, hantées par des divinités chthoniennes et des rites de communions avec les puissances sauvages de la forêt…
« Mais la symbiosphère nous confronte aussi à des questions d’actualité brûlantes.
« Si la nature est un ensemble dont on ne peut s’extraire, un process qui ne cesse de nous produire, l’histoire qui nous raconte en même temps que nous la racontons, alors il convient de se dresser contre tout rapport de pouvoir et d’extériorité dominatrice, de se défier de la colonisation du monde et de l’asservissement du vivant qui se trame sous tant de nos certitudes et habitudes.
« La symbiosphère doit être convoquée dans un champ politique horizontal, une démocratie mentale et sociale qui accueille les non-humains comme des alliés potentiels ou des ennemis désirables, sinon comme des frères et sœurs. La jonction s’est ainsi faite, non sans hésitations, avec les luttes décoloniales, indigénistes et féministes. Avec toutefois un point de friction persistant : nos liens au vivant sont des constructions plurielles, qui s’édifient sur des siècles ou des millénaire. Leur construction ne peut donc se décréter. Elle fermente en nous et autour de nous. La déconstruction n’est donc en rien une panacée.
« Dans ce contexte général, la forêt tient lieu d’origine et de paradigme.
« Les peuples animistes nous apprennent que la forêt est le monde par excellence de cette nature englobante. Dans la forêt, il n’y a pas d’horizon synthétique. On y progresse toujours à tâton. Pas à pas. Et il y a là toujours plus d’yeux qui nous regardent que nous n’en avons pour regarder. Plus de capteurs qui nous captent que nous n’en avons pour saisir et comprendre la texture vivante de ce monde. Les cultures animistes forestières ont développé des sagesses spécifiques pour vivre dans ces milieux immersifs saturés de vie. Ces sagesses nomment « esprits » les présences subjectives qui agitent le fond ontologique épais de la forêt. Bienvenue dans l’humus qui fait l’humain.
« Voilà pourquoi une forêt, dans l’horizon tissé et intime de la symbiosphère, ça ne pourra jamais être un tapis de houppiers survolés par un drone. Une forêt, il faut être dedans pour sentir ce que c’est.