Les gilets jaunes : la forme pure des luttes futures ?

Depuis quelques jours, on assiste amusé – ou agacé – aux contorsions des élites autorisées lorsqu’il s’agit de traiter des manifestations des « gilets jaunes ». Politiques, médias, consultants et citoyens « éduqués » pratiquent massivement l’art du looping intellectuel. Je m’explique. On commence toujours par nous dire qu’il s’agit d’un mouvement « venu d’en bas », un mouvement « sans tête », ne possédant ni mot d’ordre unique, ni hiérarchie pyramidale, ni organisation centrale. Puis on s’empresse d’oublier ce qui vient d’être posé, et on s’emploie à monter en épingle une série de situations particulières : tel manifestant ivre qui insulte les passants, tel participant arborant un slogan homophobe sur son gilet, telle porte-parole improvisée réclamant tout bonnement la tête du chef de l’état. Bref, une fois cette machine lancée, il ne nous reste plus qu’à subir la litanie des signaux pavloviens de l’indignation chez ceux qui – disons-le crûment – ne se reconnaissent pas dans la sociologie bas de gamme des gilets jaunes. En vrac : « violence (inacceptable) » ; « déprédations et dégradations (inacceptables) » ; « intimidations et menaces (inacceptables) » ; « entraves (inacceptables) au droit de circuler librement » ; « racisme et sexisme (inacceptables) »… A l’évidence, l’indignation et le mépris des gens de raison sont parfaitement légitimes et justifiés. Sauf qu’on a oublié la prémisse de tout ceci, à savoir que ce mouvement n’a précisément ni porte-parole, ni mot d’ordre, ni même revendication unique et claire. Par conséquent, il ne s’agit pas de juger son contenu, en feignant de prendre chaque manifestant isolé pour un porte-parole autorisé du mouvement, mais de comprendre sa forme et d’évaluer sa puissance.

Je m’efforcerai par conséquent de prendre ce mouvement pour ce qu’il est. Ce qu’il est, ce n’est donc pas une force de revendication structurée politiquement, mais un mouvement d’humeur (de colère, entend-on généralement), et un mouvement d’humeur populaire de large ampleur. L’hypothèse que je fais ici, c’est que ce mouvement pourrait bien être la matrice de futurs soulèvements, bien moins contrôlables encore, et qui mériteront plus sûrement le label d’insurrection. L’argument clé, c’est celui de l’efficacité pratique. Il est désormais clair que défiler entre Bastille et République, au-delà des symboles, cela ne met pas en danger un gouvernement. D’une part parce que nous savons que le pouvoir ne s’y exerce plus, sinon formellement, le pouvoir étant matériellement situé dans les infrastructures qui assurent le transport des flux de marchandises, de travailleurs et d’informations. En clair : le réseau routier et le réseau informatique. D’autre part parce que les lieux de défilés habituels sont étudiés, configurés et aménagés pour être contrôlables et maîtrisables rapidement par les forces de l’ordre, d’ailleurs toujours déjà déployées en ces lieux. Au contraire, un mouvement qui bloque ou sabote les échangeurs routiers, les raffineries, les serveurs informatiques, de manière stratégique et décentralisée, est foncièrement incontrôlable. Et ce d’autant plus qu’il n’a ni centre ni sommet.

Comme souvent, si l’on veut trouver une lecture dénuée de moralisme et un regard aiguisé et dépassionné sur l’actualité dans les médias de grande écoute, il faut se tourner vers le sondeur Jérôme Sainte-Marie. Invité récemment sur le plateau de L’info du Vrai (Canal +), M. Sainte-Marie a proposé quelques observations aussi judicieuses qu’amusantes, s’en tenant sagement à la forme du phénomène. Il observe par exemple que la savante mise à sac des repères et partis politiques traditionnels par Macron, l’atomisation des forces de la gauche et de la droite dites « de gouvernement », ainsi que l’éreintement et l’humiliation infligés aux syndicats, ne laissent en présence que deux forces : « l’élite » et « le peuple ». On peut bien arguer que ces ensembles seraient largement artificiels. C’est pourtant bien cette opposition brute qui se donne en spectacle et se renforce à travers la litanie des commentaires écoeurés et de l’arrogance indignée des teneurs de plume et autres « influenceurs » des milieux autorisés. Ajoutons que ce mouvement est né très exactement suivant la recette et la mythologie établies par Emmanuel Macron pour son propre mouvement, En Marche. C’est-à-dire qu’il revendique une spontanéité citoyenne, une croissance « en réseau », à coup de « comités locaux » et de « réunions de quartiers ». Il ne nous appartient pas de décider de la véracité de ce récit. Le fait est qu’il s’impose tant pour En Marche que pour les Gilets Jaunes, confirmant l’analyse de M. Sainte-Marie qui tend à faire des gilets jaunes une sorte d’émanation monstrueuse, de double diabolique du macronisme.

En tentant de m’en tenir à une froide réserve, je conseillerai simplement à nos élites de méditer le danger qu’elles courent à laisser grossir la mer d’un peuple humilié, aux portes de ses palais et de ses « smart cities ». Si les crises que l’on nous prédit – financières, économiques, écologiques, migratoires – se confirment et s’aggravent, il fait peu de doute que cet embrasement plus ou moins spontané est appelé à se répéter. Potentiellement avec une toute autre ampleur. Les effets sur les pouvoirs en place seront alors imprévisibles, et dépendront de l’intensité des colères et du nombre des coléreux. Qu’une crise lourde passe par là, et les 300.000 pourraient bien devenir 3.000.000. Qui aujourd’hui pourrait garantir que les « institutions » y résisteraient ?

 

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Auteur : symbiosphere

Biologiste et historien de la philosophie belge d’ascendance celte. Né en même temps que la crise pétrolière. Se revendique du courant alterdarwiniste et de la théologie des puissances intermédiaires confuses. Herboriste néopaïen, confesse une croyance à faible intensité en un Dieu unique et croit encore moins en l’Homme, mais bien à la multitudes des interactions et des esprits qui criculent entre la croûte terrestre et la voûte céleste, ainsi qu’aux chants et prières qui les flattent ou les agacent. Libéral pour les pauvres et socialiste pour les riches, juste pour rééquilibrer. Lance en 2016 une réflexion symbiopolitique en vue de renouer des alliances entre les populations humaines, végétales, animales et microbiennes contre la menace des biorobots et l’impérialisme technoreligieux de l’Occident capitaliste. M.L. : « Tout ce qui précède est vrai sauf ma nationalité, car la Belgique n’existe plus assez pour me nationaliser. »

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