Nouvelles figures du changement

L’expression « changement climatique » ne s’est pas imposée par hasard. Elle permet de prolonger et amplifier une confusion qui rapporte. Et d’occulter la véritable crise, celle de la biosphère et de ses interdépendances constitutives. Elle participe à l’instauration d’une nouvelle normalité : le changement comme condition fondamentale de l’existence et comme outil de domination.

Il suffit d’ajouter un signe d’équivalence entre les deux mots de l’expression « climate change » pour s’apercevoir que celle-ci ne fait qu’énoncer une évidence des plus triviales : le climat est une variation continue, régulière ou capricieuse, du contexte atmosphérique. Le mot « climat » lui-même provient du grec klino qui indique un virage, une courbe, ascendante ou descendante. Bref, le changement en acte. C’est la première chose à noter, et elle est importante : le climat est le changement, si bien que le « changement climatique » énonce une simple évidence admise implicitement par tous. Rien de nouveau sous le soleil (ou la pluie), donc.

Les conservateurs du Capital ont bien saisi le potentiel de cette érosion interne du concept de changement climatique, eux qui furent parmi les premiers à s’inquiéter de l’effet négatif d’un réchauffement de plus en plus visible sur l’économie américaine. En 2003, Frank Luntz, consultant en communication au service des Républicains, alors sous l’administration Bush, les convainquit d’adopter l’expression « climate change », plutôt que « global warning », qui avait cours à ce moment, car, expliquait-il, « « changement climatique » suggère un défi plus contrôlable et moins émotionnel ».

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Anthropocène : la grenouille conceptuelle qui se prend pour un bœuf géologique

L’Anthropocène n’est pas une ère géologique, mais une virgule sombre dans l’histoire de la Terre et des vivants. Seulement, il faut que nous soyons au centre de l’univers. Alors, quand la situation se révèle indéniablement catastrophique, nous choisissons d’être cette catastrophe. L’honneur est sauf, sauf… que le ridicule tue.

À Symbiosphère, cela fait longtemps qu’on se méfie de l’anthropocène (lire ici et encore ici). Mais une fois encore, c’est Isabelle Stengers qui, en Artémis philosophe, décoche la flèche la plus acérée contre cette extravagante présomption à être l’alpha et l’oméga du destin mondial. Dans une interview, elle rappelle que la trace géologique que laissera notre époque d’anthropisation intensive ressemblera probablement à cette couche minuscule d’iridium qui témoigne de l’impact de la météorite qui eut raison des dinosaures il y a 66 millions d’années, et indique la césure entre le Crétacé et le Tertiaire. Tout comme la météorite qui mit fin au Crétacé, notre catastrophe à nous délivrera ses effets sur quelques siècles, voire quelques millénaires, avant de faire place à autre chose. Avec ou sans nous.

Au mieux, donc, l’anthropos est un désastre épisodique, qui marquera d’une césure insignifiante la transition entre deux âges de la Terre…

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Arnaquer un Indien en 5 étapes

Dans leurs défaites comme dans leurs combats, les peuples de la Terre nous aident à comprendre la mécanique qui nous rend impuissants, insensibles et indolents face à la destruction du monde. L’exemple des Amérindiens est d’autant plus paradigmatique qu’il est sans doute inaugural dans l’histoire du capitalisme moderne. Voici pourquoi Indien vaut mieux que deux « tu l’auras ».

Photographie: Les dents du canyon. Photo : ©M_Collette

Voyage aux racines du mal. Venus d’une Europe accablée par la peste et portée à incandescence par le fanatisme religieux et les velléités guerrières des nouveaux États-Nations, des aventuriers avides et des chrétiens fondamentalistes se lancent à l’assaut du Nouveau Monde. Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle, qu’on appellera « moderne ». L’ère de la colonisation et de l’exploitation capitaliste.

Avec quatre siècles de recul, la destruction lente et systématique des sociétés amérindiennes, mais aussi leur résistance jamais éteinte, offre l’occasion de dégager une série d’opérations génériques par lesquelles des systèmes socio-écologiques sont capturés, exploités et épuisés. Ces opérations, à la fois mentales et physiques, éreintent les communautés entre les humains et leurs mondes, détruisant les liens de solidarité et de spiritualité qui unissent les vivants, les paysages, les esprits. Pour voyager à travers le temps et les plaines d’Amérique du Nord, nous prendrons pour guide James Wilson et son histoire de l’Amérique indienne[1].

Ce travail ne se veut pas seulement rétrospectif. Réduites à leur forme la plus rudimentaire, ces opérations forment en effet une typologie de base du « maraboutage » moderne capitaliste[2]. Elles révèlent le plan de construction d’une machine de broyage qu’il est aisé de voir à l’œuvre en tout lieu et en tout temps, et jusque sous nos yeux.

Les 5 mâchoires de la broyeuse capitaliste que nous voulons décrire ici. Nommons-les :

  1. La fausse réciprocité
  2. Le profit délocalisé
  3. La dépendance aliénante
  4. L’effondrement socio-éco-systémique
  5. Le récit progressiste

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Ceux qui n’avaient pas de monde

Pourquoi la destruction du monde se poursuit-elle imperturbablement sous nos yeux, alors que nous en connaissons les causes et les conséquences ? Dans cet article, on propose une piste de réflexion : l’hypothèse d’une radicalité religieuse opérant secrètement sous le manteau de la civilisation et sous le capot de l’économie capitaliste. Et si notre tragique chevauchée vers la destruction écologique n’était pas le fruit d’un enchaînement hasardeux ?

Photographie: Ipséité territoriale ©M_Collette

Ce que nous nommons « la Civilisation » est le fruit d’un lignage multimillénaire issu de la rencontre entre deux schèmes culturels : l’expansionnisme dominateur des États indo-européens et l’exclusivisme de la religion monothéiste sémitique. Le résultat est une pulsion absolutiste qui a pour unique objet de dévotion l’Un et le Même, et pour visée leur extension et leur répétition à l’infini. Ce fut d’abord le Dieu unique, défini par son unicité elle-même, puis le monarque et la Cité, enfin l’Humanité en tant qu’idée, et plus récemment le Sujet individuel sacralisé.

Mais à peu de chose près, cette civilisation qui est la nôtre méprise le monde. Au fond, rien n’existe vraiment en-dehors de Dieu et/ou de l’Homme, si ce n’est pour être résolu, soumis, converti, digéré, exploité. Au risque de radicaliser le propos, on dira que la civilisation se résume à un processus unique : saisir et broyer tout ce qui n’est pas Nous pour en faire plus de Nous. Et le capitalisme en est le mécanisme inconscient, la pulsion brute, incarnée dans une machine de profit économique incontrôlable et aveugle.

Telle est au fond notre religion civilisée inavouée, qui se propage – inchangée pour l’essentiel – depuis le plus antique germe du monothéisme jusqu’au capitalisme et sa sous-culture transhumaniste.

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Le Jésuite, l’Indien et les Communs

Dans cet épisode : une rencontre imaginaire entre la série d’Arte « Le monde et sa propriété » et le film « The Mission », de Joffé. Les traits de Gaël Giraud et de Jeremy Irons se mêlent ici pour révéler les failles des idéaux légalistes occidentaux et mettre en perspective le destin tragique des peuples amazoniens. L’occasion d’interroger et mettre en perspective le concept de Commun.

Hommes et chien au parc. Photo : ©Martin_Collette

Dans le film The Mission (Roland Joffé, 1986), des missionnaires Jésuites s’enfoncent dans les hautes terres d’Amazonie pour y fonder des villages modèles évangélisés. L’action se déroule au XVIIIème siècle. Des Guaranis pacifiées et sédentarisés, christianisés par la musique, bâtissent des églises et chantent en chœur les louanges de Dieu, tout en continuant à vivre selon leurs coutumes, en symbiose étroite avec la forêt. Mais bientôt, en raison d’un transfert de souveraineté coloniale, les émissaires du roi et des entrepreneurs avides de richesse décident de reprendre le contrôle de la région, avec l’intention d’exploiter et réduire en esclavage la main-d’œuvre indigène. Pour sauver l’ordre des Jésuites et préserver l’alliance protectrice de l’Église avec l’État, les autorités religieuses imposent de démanteler les missions amazoniennes. Nos missionnaires, incarnés notamment par Jeremy Irons et Robert De Niro, font face à un douloureux dilemme : abandonner les Guaranis à leur sort ou mourir aux côtés des guerriers de la forêt.

Le souvenir du film, récemment revu, s’est imposé à mon esprit tandis que je regardais un épisode de la série « Le monde et sa propriété »[1], où des juristes et économistes s’expriment sur le concept de propriété, ses origines et ses implications. Parmi les thèmes abordés, il y a l’épineuse question des « communs ». Et au nombre des experts conviés à s’exprimer, se trouvait l’économiste Gaël Giraud, lui-même prêtre jésuite. Cette coïncidence minime a été comme le point focal d’une projection qui propulsa ce débat juridique et policé dans la jungle sud-américaine du dix-huitième siècle, les traits de Giraud se superposant à ceux de Jeremy Irons, déchiré entre sa quête d’un paradis terrestres et le réalisme sordide d’une Église à la remorque des États colonisateurs. Dans ce décor mouvementé où le droit se fait aussi touffu et obscur que la forêt la plus dense, j’eus la conviction que Giraud exprimait une position aussi ambigüe et illusoire que celle de ses aînés. Ce n’est pas là un motif de reproche, car c’est toute la thématique des communs qui se révèle imprégnée des paradoxes et difficultés d’un droit occidental voguant sur le cours tourmenté d’une histoire de spoliation et de domination, rendant utopique les efforts désespérés des belles âmes soucieuses d’ordonner le monde.

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Bolsonaro et l’insensibilité au monde

De notre indolence hébétée face au désastre climatique à l’extinction de peuples qui ont lié leur destin à celui de leur forêt, courent les ruisseaux mortifères d’un « microfascisme » ordinaire, dont Bolsonaro est une cristallisation politique. Ce dimanche, il pourrait être le fossoyeur de l’Amazonie. Et ce n’est pas un hasard.

DéconnexionPhoto: M_Collette©

« We will spend the rest of our lives watching everything we know and love fall apart. And we are the lucky ones. » Voilà ce que tweetait ce matin une lectrice du Guardian, en écho à un article consacré par le quotidien à un rapport alarmant des Nations unies, faisant état de « l’absence de trajectoire crédible » pour maintenir le réchauffement à 1,5°C.

La question à 2°C (et même à 3°C) – celle qui devrait retenir toute notre attention – est de savoir pourquoi, devant cette chose énorme qui arrive sur nous, nous sommes aussi amorphes et indifférents…

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Survivance amère

Topologie aborigène et géographie blanche

La manière dont certaines socialités autochtones résistent à leur destruction ou leur dissolution dans la culture ethnocapitaliste des Blancs éclaire en creux la façon dont leurs mondes sont détruits. Le cas australien, comparé à celui de l’Amazonie, témoigne de différentes approches spatiales et de la manière dont elles se confrontent à la logique d’appropriation-exploitation territoriale.

Tree in a Box @M_Collette©

Lors d’une conférence donnée à Bruxelles ce 8 octobre, l’anthropologue spécialiste de l’Australie Barbara Glowczewski a relaté deux anecdotes qui ont inspiré cette réflexion et serviront à l’introduire et l’illustrer. La première est contenue dans un petit film réalisé par l’anthropologue, qui fut aussi cinéaste. On y voit les membres d’un groupe traditionnel, le corps orné de peintures rituelles, danser et chanter au milieu du désert, en compagnie de plusieurs Blancs. Un texte accompagne l’image, expliquant que ces Aborigènes escortent des émissaires blancs pour leur indiquer un « trou d’eau » sacré qu’ils tiennent à préserver de la destruction et de la pollution. Le texte indique que la compagnie minière qui exploite la région a accepté de laisser intact le sous-sol du site. Happy End provisoire…

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Hobbes, Harari et le loup

TENTATIVE de constructivisme symbiologique

« L’homme est un loup pour l’homme » : phrase fondatrice de la modernité, mais hantée par un oubli ancien, qui nie la longue relation transformatrice entre humains et canidés. C’est pourtant sur ce déni que repose l’anthropologie brutale et égoïste d’une civilisation prédatrice.

La villa aux fauves (n°2) – ©M_Collette

Homo homini lupus est. Avec Hobbes, l’expression prend un tour nouveau, lourd de présupposé sur les hommes, mais aussi sur les loups. Et sur la relation entre ces deux espèces. Ou plutôt leur non-relation, puisqu’il semble que loups et hommes n’ont d’autres liens que cette équivalence métaphorique qui fait de l’humain un prédateur pour lui-même. C’est là le point de départ de cette réflexion : la pensée qui fait de l’homme (et la femme ?) un loup pour ses semblables ne semble pouvoir se cristalliser que lorsque la machine-État a déjà coupé le lien de l’humain à l’humique, de sorte que le premier se perçoit lui-même comme seulement humain et conçoit le loup comme seulement sauvage, oubliant leur fond terrestre commun et leur longue histoire symbiotique. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette fiction a servi à fonder un contractualisme moderne imprégné du dualisme radical entre culture et nature. Lire la suite…

Discussion avec un chaman autour d’un verre

En prenant au sérieux la manière dont un « cleverman » australien perçoit les objets de notre environnement quotidien, on s’interroge ici sur notre incapacité à prendre en compte les processus vivants qui sous-tendent la fabrication et la marchandisation de ces objets. Un exercice d’anthropologie inversée qui éclaire la tristesse provoquée par la destruction de la symbiosphère.

Photo : Déconstruction d’une friteuse – ©M_Collette

La discussion porte sur un passage du livre « Réveiller les esprits de la Terre », de Barbara Glowczewski[1]. L’auteure y relate un échange avec le guérisseur aborigène Lance Jupurrurla Sullivan, qui eut lieu à Paris, dans l’appartement de l’anthropologue. Je reproduis ci-dessous un passage du discours de Sullivan, alors qu’il passe sa main sous la table où se trouve posée une plaque de verre.

« Ce verre… quelqu’un est en-dessous ici, tu peux voir à travers, tu peux les voir. Il y a un mur aussi, mais si tu utilises ton mungun, tu peux parler à cette personne derrière le mur en verre. Les autres gens d’aujourd’hui ne voient que le verre. Ils ne voient pas ce qui est derrière. Comme les petits Putinjee et Mugai, un esprit de très grande taille. L’esprit géant appartient aussi à la terre, il pourrait tuer des Aborigènes... »

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Quelle surmortalité ? Lettre ouverte aux statisticiens.

Facteur confondant, covariable, dispositif expérimental… Symbiosphere a ressorti les cours de stat pour discuter la surmortalité belge en mars et avril.

Un article publié sur lalibre.be, le 28-04-2020

La période que nous traversons a vu émerger une nouvelle figure d’expert au cœur de la cité : les statisticiens. Grâce à eux, nous sommes désormais tous un peu experts en courbes, exponentielles et biais statistiques. Seulement voilà. Il y a les chiffres, ce qu’ils disent, et ce qu’on en fait…

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Et quelques pièces à verser au dossier…

A lire dans Le Monde, quelques jours après la publication de notre lettre ouverte : une étude estime que 11.000 vies ont été épargnées en Europe du seul fait de la baisse de la pollution atmosphérique.

Nouvelle pièce à verser au dossier, le 2 mai 2020, avec un article du Soir rapporte une baisse de 70% des accidents de la circulation entraînant des blessures, 28% des accidents impliquant un cycliste et entraînant un décès ou des blessures graves.

Selon cet article du Guardian, des experts estiment que 18.000 personnes atteintes d’un cancer pourraient mourir en Grande-Bretagne du seul fait de l’interruption ou du retard de leur traitement. Et cela vaudrait aussi pour d’autres pathologies.