Hobbes, Harari et le loup

TENTATIVE de constructivisme symbiologique

« L’homme est un loup pour l’homme » : phrase fondatrice de la modernité, mais hantée par un oubli ancien, qui nie la longue relation transformatrice entre humains et canidés. C’est pourtant sur ce déni que repose l’anthropologie brutale et égoïste d’une civilisation prédatrice.

La villa aux fauves (n°2) – ©M_Collette

Homo homini lupus est. Avec Hobbes, l’expression prend un tour nouveau, lourd de présupposé sur les hommes, mais aussi sur les loups. Et sur la relation entre ces deux espèces. Ou plutôt leur non-relation, puisqu’il semble que loups et hommes n’ont d’autres liens que cette équivalence métaphorique qui fait de l’humain un prédateur pour lui-même. C’est là le point de départ de cette réflexion : la pensée qui fait de l’homme (et la femme ?) un loup pour ses semblables ne semble pouvoir se cristalliser que lorsque la machine-État a déjà coupé le lien de l’humain à l’humique, de sorte que le premier se perçoit lui-même comme seulement humain et conçoit le loup comme seulement sauvage, oubliant leur fond terrestre commun et leur longue histoire symbiotique. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette fiction a servi à fonder un contractualisme moderne imprégné du dualisme radical entre culture et nature. Lire la suite…

Discussion avec un chaman autour d’un verre

En prenant au sérieux la manière dont un « cleverman » australien perçoit les objets de notre environnement quotidien, on s’interroge ici sur notre incapacité à prendre en compte les processus vivants qui sous-tendent la fabrication et la marchandisation de ces objets. Un exercice d’anthropologie inversée qui éclaire la tristesse provoquée par la destruction de la symbiosphère.

Photo : Déconstruction d’une friteuse – ©M_Collette

La discussion porte sur un passage du livre « Réveiller les esprits de la Terre », de Barbara Glowczewski[1]. L’auteure y relate un échange avec le guérisseur aborigène Lance Jupurrurla Sullivan, qui eut lieu à Paris, dans l’appartement de l’anthropologue. Je reproduis ci-dessous un passage du discours de Sullivan, alors qu’il passe sa main sous la table où se trouve posée une plaque de verre.

« Ce verre… quelqu’un est en-dessous ici, tu peux voir à travers, tu peux les voir. Il y a un mur aussi, mais si tu utilises ton mungun, tu peux parler à cette personne derrière le mur en verre. Les autres gens d’aujourd’hui ne voient que le verre. Ils ne voient pas ce qui est derrière. Comme les petits Putinjee et Mugai, un esprit de très grande taille. L’esprit géant appartient aussi à la terre, il pourrait tuer des Aborigènes... »

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Quelle surmortalité ? Lettre ouverte aux statisticiens.

Facteur confondant, covariable, dispositif expérimental… Symbiosphere a ressorti les cours de stat pour discuter la surmortalité belge en mars et avril.

Un article publié sur lalibre.be, le 28-04-2020

La période que nous traversons a vu émerger une nouvelle figure d’expert au cœur de la cité : les statisticiens. Grâce à eux, nous sommes désormais tous un peu experts en courbes, exponentielles et biais statistiques. Seulement voilà. Il y a les chiffres, ce qu’ils disent, et ce qu’on en fait…

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Et quelques pièces à verser au dossier…

A lire dans Le Monde, quelques jours après la publication de notre lettre ouverte : une étude estime que 11.000 vies ont été épargnées en Europe du seul fait de la baisse de la pollution atmosphérique.

Nouvelle pièce à verser au dossier, le 2 mai 2020, avec un article du Soir rapporte une baisse de 70% des accidents de la circulation entraînant des blessures, 28% des accidents impliquant un cycliste et entraînant un décès ou des blessures graves.

Selon cet article du Guardian, des experts estiment que 18.000 personnes atteintes d’un cancer pourraient mourir en Grande-Bretagne du seul fait de l’interruption ou du retard de leur traitement. Et cela vaudrait aussi pour d’autres pathologies.

Le COVID-19 valait bien un carnaval

L’un des premiers chocs de la crise a été pour nous l’annulation de plusieurs carnavals. Ainsi, une « petite » grippe allait avoir raison de nos traditions millénaires ? Après réflexion, nous avons pourtant bien eu un carnaval, et de grande ampleur. Peut-être même une tragédie dionysiaque. Mais quel en sera le dénouement ?

Dans la Grèce ancienne, la tragédie était d’abord une fête religieuse célébrée à l’orée du printemps. Elle était dédiée à Dionysos, un dieu étrange, connu pour être le patron des transes collectives et des breuvages capiteux. À l’instar de nos carnavals, la fête dionysiaque annonce la renaissance de la nature, tout en faisant sentir la fragilité de l’ordre social et du pouvoir en place. Comme pour nous rappeler que la puissance vitale et enivrante de la nature et du végétal n’est pas dénuée de certains risques. Et que la cité ne peut être totalement préservée du monde sauvage. Celui des forêts, des fauves. Et des virus…

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Article à suivre dans le numéro d’avril 2020 de la revue Kairos, dans le cadre du dossier : Le Covid-19 va-t-il tuer… le capitalisme ?

Les 7 vérités de Gaël Giraud

Climat, économie, inégalité… Nous résumons ici le point de vue de Gaël Giraud, pour tenter d’articuler des enjeux cruciaux et résister aux abstractions des économistes. Un texte en forme de boucle de rétroaction !

Si comme moi, vous n’êtes pas un spécialiste de l’économie et de la climatologie, articuler ces deux dimensions vous paraît peut-être un défi impossible. C’est pourtant un enjeu majeur, et force est de constater que les discours des économistes ne nous aident pas à nous en emparer, tant ils sont lourds de menaces implicites et d’autoritarisme pseudo-scientifique (« si vous faites ça, vous aurez des millions de chômeurs »). L’un d’entre eux, Gaël Giraud, défend pourtant un point de vue singulier, à l’image de son parcours original de prêtre jésuite et économiste de haut vol. Par bonheur, il est aussi un excellent pédagogue et n’est pas avare d’explications, notamment sur les ondes radio et sous forme de conférences youtubées. Pour résumer les grandes lignes de sa pensée, nous nous sommes basés sur une conférence… Lire la suite

Collapsologie : One Point

La thèse de l’effondrement suscite souvent des faux débats. Elle pose aussi de vraies questions.L’épidémie du covid-19 nous confronte à ces questions. Malgré l’image médiatique d’une humanité unie pour faire « la guerre contre le virus » ou « sauver la planète », des options radicalement différentes se présentent devant nous.

Parmi les débats qui ont agité nos médias ces derniers mois, il en est un qui mérite un éclairage nouveau sous l’angle de l’épidémie de coronavirus. Il s’agit de l’affrontement entre ceux qui prédisent l’effondrement de la civilisation et ceux qui s’érigent contre cette prédiction, la considérant comme scientifiquement douteuse et moralement défaitiste, voire irresponsable. Un débat qui nous a arraché plus de soupirs que de sourires, en particulier quand il oppose artificiellement des personnes partageant pourtant un constat essentiel : il est nécessaire d’agir de manière urgente et forte… Lire la suite

Cet article a été publié dans une version légèrement différente sur lalibre.be

Un virus très libéral

Le covid-19 ouvrira-t-il une nouvelle ère de démondialisation, comme certain l’espèrent ? Des données objectives, notamment économiques, incitent à moins d’optimisme. Sauf si les peuples s’en mêlent…

Depuis quelques jours, on entend des voix sages et autorisées s’élever pour dénoncer les excès de la mondialisation, des ministres plaider pour une relocalisation de la production, des économistes rappeler qu’un financement suffisant des hôpitaux et de la recherche fait partie des fondamentaux d’une économie. Des analystes proposent même que cette crise soit l’occasion de repenser les lois de l’économie et enclencher une transition vers une société plus juste et plus durable… Lire la suite

Défense du complotisme

Le complotisme est-il un virus mortel pour nos démocraties, ou bien une forme imaginative pour s’approprier collectivement des problèmes qu’on nous présente comme trop complexes pour être laissés aux mains de non experts ? Et s’il était tout simplement la figure démocratique que mérite notre époque ?

Ce qu’il y a de bien, avec les théories du complot, c’est qu’elles stimulent l’imagination. L’intrigue opère à la manière d’un schème d’intelligibilité, qui permet au plus grand nombre de se saisir par la pensée, mais aussi parfois par la méfiance et la colère, de situations complexes et confuses qui sont le lot de notre époque mondialisée. Vous ne lirez donc pas ici une énième condamnation publique du complotisme, au chef de fléau qui menace les démocraties. Au contraire, je voudrais tenter de montrer en quoi il s’agit plutôt d’une précieuse manifestation de vigueur démocratique… Lire la suite

Le Moyen Âge ou la délocalisation

Après la lecture de « La civilisation féodale » de Baschet, on tente de décrire une vaste opération de transformation de l’espace médiéval, qui annonce la transformation capitaliste.

La disparition de Saint Adrien. Photo: M_Collette©

Dans le cadre de nos réflexions sur les anthropospaces, nous proposons ici une analyse de la topographie religieuse au Moyen Âge, basée sur l’ouvrage de Jérôme Baschet, La civilisation féodale. Nous suggérons une reconfiguration en deux temps : centralisation rurale de l’espace religieux ; projection céleste du sacré. L’enjeu de cette opération, c’est une délocalisation générale, la dissipation de la puissance des lieux, la répudiation d’un espace tissé en commun avec les autres humains et non-humains. La terre deviendra bientôt un lieu de pure négativité… Lire la suite

Amazon, l’État et les guerriers nomades.

Le triomphe d’Amazon est-il un nouvel épisode – ou l’apothéose sombre – de la guerre entre États sédentaires et guerriers nomades? Dans cette nouvelle enquête à la recherche du présent profond, nous analysons 6 vérités sur le géant numérique, d’après le film « Le monde selon Amazon ».

C’est notre sujet d’étude du moment, à Symbiosphere : la guerre entre les États sédentaires et des tribus nomades (les fameux « Barbares ») est presqu’aussi vieille que l’État lui-même (1). Elle fait partie de sa construction et de sa consolidation, mais aussi de son imaginaire, de sa geste. Au fil d’une histoire plusieurs fois millénaire, cette opposition tisse une dialectique de contrôle, de peur et de violence dont les épisodes se soldent le plus souvent par des arrangements guerriers et commerciaux, plus ou moins transitoires, et mènent occasionnellement… Lire la suite