Pour une écologie décentralisée. L'art des possibles et la science des symbioses. Twitter : @lower_max – FB: /symbiosphere.blog – LinkedIN : Max Lower ; symbiosphere.blog
Au fil de nos recherches, l’espace grec archaïque se dévoile dans une tension entre plan d’immanence nomade et centres « d’émanence » locaux. Cette fois, cette composition duale de l’espace se révèle à travers les occurrences du végétal dans Les Travaux et les Jours d’Hésiode. Un texte qui dissimule peut-être aussi de la « magie politique » et nous interroge en questionnant la valeur du travail.
« Les travaux et les jours » (T&J) est une diatribe adressée par Hésiode à son frère Persée, qui l’a spolié de sa part d’héritage. L’ensemble du texte passe pour une exhortation à adopter une vie simple et juste, en se gardant des excès de l’hybris et de l’envieuse avidité qui conduit au conflit et à l’injustice. La figure de la vie droite et modérée, c’est le laboureur besogneux, résigné à son sort, qui exécute scrupuleusement et soigneusement les tâches nécessaires pour assurer sa subsistance, tâches qui sont énumérées dans T&J. Deux récits d’origine, le mythe des races et celui de Pandore, apportent successivement une justification à cette condition humaine qui voue les hommes aux rudes travaux des champs. Si ce texte de moraliste est avant tout centré sur la litanie des tâches agricoles qui rythment le temps cyclique des saisons, il comporte pourtant une série d’éléments qui intéressent notre recherche sur l’espace antique. C’est par une discussion de quelques-uns des nombreux passages renvoyant au monde végétal que je tâcherai d’esquisser quelques grands traits de cet « anthropospace » propre à la Grèce ancienne…
La déesse de la chasse et des forêts vierges aime à décocher la flèche empoisonnée des épidémies contre ceux qui ignorent ou transgressent les limites entre la cité et l’espace sauvage. L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais elle n’est pour nous que le début d’une enquête au long cours, qui vise à décrire l’efficace des modes de pensée non modernes pour restaurer la possibilité d’habiter des mondes…
Parmi les réflexions qui courent en ces temps de pandémie, il en est une qui suggère que la destruction des écosystèmes naturels, la dégradation de la biodiversité et la perturbation des échanges et interactions entre zones naturelles et zones anthropisées, favorisent l’émergence incontrôlable de nouveaux virus chez les humains. Cette hypothèse est basée sur une science écologique robuste et documentée (résumée notamment dans ce rapport du WWF). Cependant, ce n’est pas l’objet premier de cette petite contribution. C’est en effet sur un autre chemin que nous a conduit le lien entre pandémie et composition des espaces anthropiques et sauvages. Un chemin qui nous mène, une fois encore, à l’aube de la Grèce archaïque. Il nous conduira à questionner une notion fréquemment agitée en ces temps de péril écologique, celui de « limite ». Nous tâcherons d’entrevoir comment une déesse oubliée pourrait rendre un peu de son efficace à cette notion…
Pour ces temps de confinement chez soi, Symbiosphere vous propose une escapade aux origines antiques du « foyer ». Notre périple aboutira à une théorie symbiologique des lieux-arbres, en lisière du troisième espace.
Cette réflexion de circonstance sur le foyer est aussi l’occasion de poursuivre notre recherche sur l’espace en suivant les traces emmêlées de notre antique rapport aux lieux et à la terre. Car à travers le foyer, nous le verrons, c’est un terroir, une terre, et finalement la Terre elle-même que nous habitons. Nous abordons cette histoire à l’aide des précieux travaux de Jean-Pierre Vernant, en particulier le texte « Hestia-Hermès. Sur l’expression religieuse de l’espace et du mouvement chez les Grecs ». Dans l’histoire occidentale européenne, la culture du foyer remonte à la littérature homérique (7ème et 6ème siècles avant l’ère chrétienne)… Lire la suite
Promenade d’été dans l’écosophie guattarienne, où l’on affirme la dignité de l’existant et la pluralité radicale de l’être dans une écologie à la fois scientifique et politique.
Le dugong et ses rémoras forment un agencement, une machine symbiotique, dont la bouche ventouse du rémora est un dispositif de raccordement essentiel (image : otlibrary.com).
Il y a quelque temps, Symbiosphere avait publié un bref résumé de la pensée de Bernard Stiegler, qui gravite autour du concept de négentropie, lequel situe la singularité du vivant dans le cadre général de la thermodynamique (à lire ici). Nos lectures d’été nous ayant conduit sur les sentiers frais et sauvages de l’écosophie de Félix Guattari, nous avons corné quelques pages qui aideront à donner un sens à la fois plus philosophique et plus politique à ce concept forgé à partir de la science physique. Un intérêt de la pensée de Guattari, comme de la négentropie, c’est justement de faire communiquer l’état physico-chimique du monde avec les enjeux de lutte sociale et environnementale, d’émancipation individuelle et collective, tous irrémédiablement mêlés d’affects et de subjectivité existentielle.
Des machines autopoïétiques
C’est à un biologiste, Francisco Varella, que Guattari emprunte le concept d’autopoïèse. Comme avec la négentropie, il s’agit de célébrer l’originalité de certains systèmes, les systèmes vivants, qui tendent à la complexité et l’organisation dans un univers marqué par la fluence, la dispersion, la dissolution. Chez Guattari, l’autopoïèse désigne le phénomène d’émergence sui generis d’un objet capable à la fois de se maintenir et de se perpétuer dans son être, tout en apportant un point de vue et une contribution nouvelle à son environnement. Telles sont les machines (ou agencements) de Félix Guattari, érigées sur des flux de matière, d’énergie et de désir qui parcourent leur environnement (allopoïèse), mais toujours plus et autre chose que l’addition ou la conjonction de ces flux. Ainsi, la machine d’un organisme biologique se forme et se perpétue en intégrant des flux de carbone, de chaleur, d’ADN, etc. Mais sauf à sombrer dans la pensée triste d’un bio-mécanicisme, elle ne peut être réduite à une simple expression ou conséquence de ces flux. Il y a une dignité ontologique qui revient à tout ce qui réussit à imposer une position subjective. Comme pour célébrer cette dimension autopoïétique de systèmes vivants, sociaux, culturels, et peut-être même au-delà, Guattari n’hésite pas à parler de créationnisme (on peut aussi entendre : constructivisme) et affirme d’emblée que son écosophie est une éthique.
En résumé, la machine Guattarienne se déploient dans quatre dimensions. (1) Les flux : les machines autopoïétiques émergent sur les flux qui caractérisent l’économie des (éco)systèmes. (2) La machine elle-même et son autopoïèse, c’est-à-dire la dimension cybernétique de feed-back, nécessaire à l’émergence d’un « soi ». (3) Les valeurs : chaque machine est porteuse d’une perspective, elle charrie son propre univers, souligne Guattari. Et elle institue ses propres valeurs. Ces valeurs peuvent être économiques, mais aussi esthétiques, éthiques ou religieuses. Cela dépend du type de machine. Il n’y a pas de hiérarchie a priori dans l’ordre des valeurs. (4) La finitude : la machine connaît une naissance et une fin. Elle est ouverte sur une altérité, qui peut la happer et la dissoudre. À ce titre, elle est insérée dans un phylum, une série évolutive, une lignée de machines qui innovent tout en héritant de leurs prédécesseurs.
On comprend pourquoi, en psychanalyste dissident, Guattari accorde une importance si particulière aux dysfonctions des machines psychotiques (cf. sa schizoanalyse). Leur anormalité dérangeante, leur douleur criante révèlent des aspects fondamentaux du fonctionnement général de ces agencements, de leur fragilité, de la façon dont leur tenir-ensemble ne va pas de soi mais doit au contraire être sans cesse créé et recréé. Ces machines démantibulées permettent d’observer l’autopoïèse pour ainsi dire « à nu », tant il est crucial pour elles de s’éprouver elles-mêmes, de s’affirmer existentiellement. Ceci s’observe aussi dans la névrose, avec des comportements stéréotypés, qui fonctionnent comme des boucles de feedbacks répétitives (se laver les mains, se toucher le nez…). La schizoanalyse vise justement à réinsérer ces machines dans leur environnement, leur histoire, leur société, etc., tout en valorisant leur singularité, leur créativité. D’un certain point de vue, nous avons besoin d’une schizoanalyse collective aujourd’hui, face à un système culturel dominant qui a désigné l’individu communicant et l’instantané communicable comme ses seuls ingrédients et termini.
Son concept de machine autopoïétique, Félix Guattari l’étend à la production psychique de subjectivité, mais aussi aux formations sociales, culturelles, aux œuvres d’art, et même en droit aux objets microscopiques de la physique post-newtonienne. Machines écosystémiques, machines symbiotiques, machines sociales, machines rituelles, machines amoureuses, machines désirantes, et aussi bien : une usine ou un hôpital… L’effet obtenu est à mille lieues d’un réductionnisme mécaniste, comme celui dans lequel Descartes a pu s’engager à l’ère de la machine mécanique, mais bien au contraire, à l’extension du domaine de la créativité, de la spontanéité du vivant, à tous les types d’objets. Contre Descartes, et pour ainsi dire en correction aux méfaits de sa théorie, Guattari s’engage dans un processus de réparation des machines vivantes, de dignification, qui rend aussi à la pensée un peu de son honneur perdu. La valeur éthique du créationnisme est patente, c’est d’accorder une importance maximale à chaque phénomène d’émergence. Et naturellement, cette émergence se produit dans le temps, dans un courant de finitude et d’irréversibilité, ce qui donne à l’écosophie guattarienne des accents existentialistes assumés : l’existence est bien création de sa propre essence (dans la formulation de Félix Guattari : « la praxis est avant l’être »), même si elle ne s’institue pas sur un fond de néant mais sur des flux (que Guattari qualifie de chaotiques, ce qui mériterait d’être discuté par ailleurs). Un créationnisme existentiel ex flucti, et non ex nihilo.
Pour désigner l’émergence autopoïétique, Guattari utilise de manière répétée le terme de « subjectivité », non pas dans la perspective réductrice de l’individualisme et du psychologisme modernes, mais au contraire dans une perspective émancipatrice et révolutionnaire, qui invite à valoriser les créations sociales et artistiques, quel que soit leur foyer d’émergence – individuel ou collectif, humain ou hybride, naturel-culturel – comme autant de victoires contre l’entropie de la culture dominante, sur fond d’une révolution pluraliste hors du cadre dualiste et dialectique du marxisme. Il nous semble que c’est ce qu’il faut entendre par « la cité subjective » : une cité bien terrestre, qui célèbre l’émergence de singularités artistiques, machiniques, sociales, individuelles, écosystémiques, etc.
Une écologie radicale et intégrale, donc pluraliste.
Il est fondamental de bien saisir la polysémie inhérente au système guattarien. Une machine peut elle-même devenir une composante d’une autre machine. Comme la classe sociale dans un système productif, une cellule dans un organisme, l’individu dans une armée, mais aussi bien le drone dans cette armée, une guilde microbienne dans un écosystème, l’espèce dans un arrangement écosystémique, etc. Cependant, chaque machine est porteuse d’une perspective qui lui est propre, d’un point de vue singulier sur l’ensemble, et donc d’une évaluation (telle guêpe parasitoïde est une menace pour une chenille dont ses larves sont friandes, mais c’est une sauveuse pour la plante qui est broutée par la chenille, et qui est capable d’émettre des phéromones reconnus par la guêpe pour l’informer que le repas est servi). C’est ce qui fonde en théorie le pluralisme de l’écosophie guattarienne. L’écologie de Guattari accueille naturellement le dissensus, la pluralité des points de vue et des valeurs. « Toute appréhension d’un problème environnemental postule le développement d’univers de valeurs, et donc d’un engagement éthico-politique. » (74) Voilà pourquoi l’écologie devrait être pluraliste et constructiviste (voire créationniste), et non unanimiste et conservatrice.
Il découle de ce qui précède qu’une machine (autopoïétique) n’est réductible ni aux micromachines qui la composent, ni à la mégamachine dans laquelle elle s’intègre. Contrairement aux théoriciens de la « synthèse moderne » en biologie, Guattari refuse en effet de fonder la multiplicité des agencements écologiques sur une base unique, qui serait par exemple l’ADN et sa machinerie génique, ni à l’inverse sur une « Nature » qui aurait les traits d’un Dieu bon et omniscient (« Ni Dieu ni gène » est le titre d’un livre de Kupiec et Sonego). Il adopte au contraire un point de vue radicalement ou « purement » écologique, qui s’appuie sur une ontologie pragmatique. En clair : pas question de chercher un soubassement matériel, ni un terminus conceptuel, finaliste, à la diversité des agencements et de leurs échelles, depuis l’atome jusqu’à la biosphère. Cela signifie que ce qui compte, ce qui vautvraiment, dans l’ontologie pluraliste de Guattari, c’est l’émergence.
De là résulte probablement la tendresse du penseur envers la proto-subjectivité des machines qui peuplent notre quotidien : « une passion d’enfance et de toujours, une passion animiste » (251). Ces esclaves modernes traitées comme de simples utilités n’ont-elles pas quelque dignité à revendiquer ? Retrouver l’humain par la voie de l’écologie intégrale, n’est-ce pas aussi le trouver dans un petit agencement de plastique et de métal façonnés avec précision pour conquérir ce qui n’est guère plus qu’un pressentiment d’autonomie ? Et la tentative dérisoire de donner vie à ces imitations squelettiques ne finit-elle pas par créer d’authentiques liens affectifs entre les machines et ceux qui s’en servent ? pareillement, l’écosophie de Félix Guattari conduit à adopter une perspective radicalement amorale et anarchiste (en fait le perspectivisme nietzschéen : Guattari, c’est Nietzsche écologiste !). (Après tout, l’État lui-même, et peut-être le Capitalisme après lui, ont commencé par être un petit miracle vacillant sous les vents contraires, avant de devenir peu à peu un Empire tourné tout entier vers l’exploitation par appropriation et la destruction – par négligence volontaire ou rage cynique – de tout ce qui n’est pas à son service.)
Dans cette écosophie, la valeur du lien est essentielle. La vision par objets suppose un fixisme, un cadre unique, une autorité signifiante déjà constituée. On manque l’émergence, la polysémie de l’être. Et sa fragilité. (C’est peut-être le seul point de contact avec l’ontologie de Heidegger, que Guattari juge « mortifère », parce qu’elle conduit à dégager un privilège historique ou ethnique devant l’être.) Guattari s’oppose à « toute une conception de la subjectivité où chacun est enfermé dans sa monade, et qui dans un second temps oblige à reconstruire des moyens de ‘communication’ », cette dernière étant une manière de « complètement réifier les rapports subjectifs ». « Il faut renverser cette perspective et ne jamais partir d’entités fermées » (127). Une fois encore, ce n’est pas pour se projeter dans un holisme général, mais pour se lancer dans la création de subjectivités situées, risquées, hétérogènes, qui ne se rabattent pas sur les contours prédéfinis d’un organisme ou d’un moi.
La résistance à la culture de l’entropie
Comme nous l’avons suggéré ailleurs, on assiste aujourd’hui au triomphe démoralisant d’une culture technologique et idéologique de l’entropie, qui conduit à l’entropisation réelle de la biosphère, à savoir le réchauffement global (à lire : L’anthropocène est mort, vive l’entropocène). La négentropie des systèmes vivants, sociaux et culturels est de plus en plus contrainte et menacée – quand elle n’est pas tout bonnement dévastée, éradiquée ou criminalisée (cf. Notre-Dame des Landes). Guattari écrit : « les systèmes idéologiques actuels referment le rapport à l’autre, murent le moi sur le moi, et conduisent à méconnaître les dimensions extraordinaires inhérentes à notre existence » (282). Les trois fléaux du réductionnisme ontologique (une seule grille de lecture, un seul langage pour l’être), du moi-isme individuel (l’anthropologie égoïste libérale), de la fuite dans l’éternité de l’instant (les médias et technologies de la communication) marchent de front. Guattari résume la situation : « Il y a une infantilisation systématique de la subjectivité » (283, rappelons une fois encore que subjectivité a un sens large chez Guattari, il y a p.ex. une subjectivité propre aux luttes sociales, aux médias de masse, etc.).
C’est ici que l’écosophie guattarienne dépasse le statut de système conceptuel pour s’inscrire dans une forme de lutte, de résistance. Face à l’oppression « par les signifiants de pouvoir », face à « l’uniformité des opinions (…), dans un conformisme généralisé » (99), la résistance réside dans le simple fait de susciter et valoriser les émergences de singularités, de « subjectivités », avec leur « finitude radicale ». À contre-courant du monde de l’idéologie, des médias, des sondages, qui « nous fait baigner dans une illusion d’éternité ». C’est « la résistance (…) des gens qui reconstruisent la sensibilité à travers la poésie, la musique (…) qui reconstruisent le monde à travers une relation amoureuse, à travers d’autres systèmes urbains » (96).
À coup sûr, l’écosophie est donc une éthique. Elle impose de prendre en compte l’altérité, pas seulement humaine : « la prise en compte du dissemblable, du dissensus, de la différence dans l’ordre humain, animal, végétal ». Elle est aussi un pari – pascalien – sur une sortie de l’époque : « c’est la volonté de construire la vie, la conscience, de machiner l’existence, y compris par les médiations artificielles que sont la science et l’art, qui mènera à sortir du désespoir moderniste et postmoderniste » (281).
Malgré des passages ambigus, et le choix du concept de machine, Guattari avaient bien pressenti le danger de l’uniformisation culturelle liée à l’informatique comme système général de communication et de représentation, et même désormais de « relation » sociale. Là où la polysémie des lignes de signification, d’énergie et de désir confère à chaque agencement un statut de Création unique, « Une même ligne signifiante va pouvoir rendre compte aussi bien d’un texte verbal que d’une image ou de rapports spatiaux » (123). L’informatique, à travers « l’hypertexte », porte le risque et l’illusion d’une « traductibilité généralisée ». Le but est de « pouvoir donner, non pas une représentation, mais une présentification existentielle de ces foyers » d’émergence ou de subjectivité » (124). À bien y regarder, c’est dans cette illusion de la généralité et de la représentation que nous sombrons lorsque nous tentons de construire notre subjectivité tout en nous soumettant au pouvoir signifiant du cadre général, informatico-capitaliste, des « réseaux sociaux ».
Changement d’époque. La façon dont toutes les machines tendent aujourd’hui à s’enchasser dans cette mégamachine qui simule une « société globale » pour mieux cacher les pièces d’un système de profit, d’extraction de data et de contrôle planétaire, gouverné par des algorithmes alliant statistique, marketing de l’addiction et surveillance, démontre à la fois la pertinence des thèses guattariennes et le risque associé à sa poétique machinique. Devant cette mégamachine aux mains du capitalisme, l’urgence n’est peut-être plus de redonner sa dignité à la machine technique, à son système d’interfaces (les objets connectés), à son phylum évolutif (l’obsolescence accélérée), à sa protosubjectivité (les algorithmes qui façonnent et exploitent la subjectivité humaine), mais bien de chercher à édifier d’autres machines, des machines de résistance, qui incluent des humains, des écosystèmes, des divinités, qui s’appellent par exemple « écosystème productif », « ZAD », « forêt sacrée du peuple Runa »… Ces machines peuvent ou non inclure des éléments techniques, mais ces composantes techniques seront de plus en plus suspectes, en raison de l’ubiquité du système capitaliste connecté, qui capture par avance toute machine technique dans un tissu de pouvoir global. La faiblesse relative des hackers, la disparition ou la marginalité insignifiante des réseaux de chat et de messagerie non intégrés dans des plateformes multinationales, tout cela témoigne du statut à la fois stratégique mais aussi miné des machines techniques.
Les symbioses, entre conservatisme et progressisme ?
Entre émergence et fluence, entre nexus et le fluctus, entre nature et culture, nous soulignons souvent le rôle fertile des symbioses, constitutives de ce que nous appelons la symbiosphère, cet ensemble vague et ouvert où les vivants entrent dans un risque commun, étendant le domaine de la négentropie bien au-delà des organismes (relations, (éco)systèmes, umwelts, divinités, esprits, cultures…). Catégorie floue et suspecte aux yeux de bien des biologistes de métier, longtemps négligée, la symbiose a ceci d’utile qu’elle nous force à penser les agencements et leur émergence sur le vif. Elle exhibe un lien insaisissable qui ne se laisse pas réduire aux stratégies des espèces et à l’égoïsme de leurs gènes, ni aux flux d’énergie et de matière de l’environnement. Ni au fond écosystémique, ni à la forme spécifique ou (méta-)génomique.
Selon nous, c’est ici qu’il y a moyen d’élargir ou prolonger le champ guattarien, de brancher sur la machine éthico-philosophique de l’écosophie guattarienne une autre machine, la machine anthropologique et sémiotique forestière d’Eduardo Kohn. Les pratiques écologiques, esthétiques, mais aussi rituelles, mythologiques et sociales des peuples « traditionnels » sont une source inépuisable d’exemples de symbioses naturelles-culturelles en perpétuelle émergence à la surface ontologique des réseaux de flux éco-sociologiques. La pratique du rêve collectif chez les Runa, décrite par Eduardo Kohn dans Comment pensent les forêts, est un exemple remarquable de ce passage obscur, dicret et secret, entre les signaux émis par la faune et la flore, la création collective de récits, la cohésion du groupe social et l’émergence de figures divines intermédiaires, qui font circuler les flux entre les humains et leur environnement. Ces créations, identités de groupe et figures divines apparaissent à l’endroit même où ces flux doivent s’articuler (p.ex. : dans le rêve du chasseur, lorsque la divinité parle à travers la gueule du jaguar), de manière à assurer la sémiose dans le groupe et la forêt toute entière.
En proposant cette articulation entre la philosophie de Guattari et l’anthropologie de Kohn, nous sommes bien conscients de dépasser quelque peu le champ initial de l’écosophie guattarienne. Bien qu’il soit favorable, pour l’univers des machines, à « faire tomber le rideau de fer entre les humains et les objets », on sent une légère hésitation de Félix Guattari autour de la frontière humain/non-humain, et son écologie semble conserver globalement un soubassement matérialiste. Il note bien l’entrelac des lignes sémiologiques qui se croisent dans un rituel ou un mythe traditionnel, et sur lesquels ceux-ci font émerger leur singularité, mais il n’y insère pas les signaux végétaux, animaux, climatiques, etc., qui permettent à Kohn d’étendre le réseau de la pensée jusqu’aux forêts d’Amazonie elle-même. Kohn utilise le mot générique de « séités » (parmi celles-ci : la tribu, le chasseur, mais aussi la divinité ou le jaguar et la forêt) pour horizontaliser la pensée dans une perspective naturelle-culturelle au sens de Descola. Le mot « animisme » revient dans le texte de Guattari, mais il garde ses distances vis-à-vis de celui-ci, sans doute avec quelques raisons, tant on sait combien l’exigence conceptuelle est capable de s’abîmer dans un holisme niais et paresseux. Ainsi, Guattari se distancie clairement de « l’hypothèse Gaia », de Locke et Margulis, qui selon lui tomberait dans « l’animisme », alors même que celle-ci est fondée sur une approche machinique (cybernétique) de la biosphère. Cela traduit une méfiance à l’égard des « idoles », qui mériterait il me semble d’être discutée. Les divinités naturelles des peuples traditionnels relèvent d’un art collectif de faire émerger des figures hybrides, pelotes de lignes affectives, signifiantes, au confluent des écosystèmes, du social, du religieux. Comme nous l’avons suggéré ailleurs (voir L’impératif indigène), ces pratiques écologiques et rituelles installent les peuples « sans État » aux avant-postes de la créativité et de l’exploration des symbioses naturelles-culturelles. Mais surtout, elles leur donnent des moyens de résistance à la destruction occidentale capitaliste, car on peut bien répertorier, calculer, monétiser et négocier toutes sortes de « matières premières » et de « propriétés foncières », mais on ne démêle pas si facilement l’écheveau complexe de désirs, d’affects, de savoirs et de vie qui sommeillent dans le giron d’une déesse.
(Incise : une observation similaire vaut pour les textes du duo Deleuze-Guattari. Ainsi, dans l’Anti-Oedipe, les deux auteurs reconnaissent bien l’inscription du socius « sauvage » sur la Terre – avant la déterritorialisation du socius « barbare » vers un despote et un Dieu -, mais ils ne semblent pas envisager que cette inscription territoriale soit irriguée par un tissu de sémiose biologique, métabolique, écologique, donc naturelle-culturelle. Ils semblent rester dans le paradigme de l’hétérogénéité de la sphère culturelle, de sorte que la Terre reste chez eux une sorte de grand signifiant abstrait, symbolisé par une divinité englobante.)
Penser l’écologie politique guattarienne sous l’angle des symbioses, c’est aussi proposer une voie médiane dans le dilemme déjà évoqué plus haut qui préoccupe Guattari : tout en reconnaissant l’utilité et l’importance historique d’une ligne « dure » de défense environnementale, il se met à bonne distance d’une écologie totalisante et totalitaire, qui viserait une forme de conservatisme consensuel. La crainte de Guattari est plus justifiée que jamais, à l’heure où on sent monter la demande d’une gouvernance climatique globale, (notamment parmi une toute jeune génération qui scande des slogans qui sont presque des décalques inverses de ceux de 68, en exprimant leur demande d’être gouvernés). C’est ici que la symbiose révèle un autre de ses talents. Elle propose de penser et de créer le lien entre développement humain et prospérité des écosystèmes à partir d’émergence plurispécifiques qui sont toujours situées, toujours locales. Autrement dit, il n’y a pas un « mauvais » (p.ex. l’usage de combustibles fossiles) et un « bon » (les « renouvelables ») comportement individuel ou mode de développement. Il y a des pratiques de co-création entre les humains et leurs écosystèmes qui sont à créer, transformer, entretenir.
Les idées que nous portons et explorons, de symbiologie, symbiotech, symbiosphère, symbiosophie… rejoignent donc l’horizon guattarien en cherchant à contourner l’opposition entre conservation et création, entre approche individualisante et approche globalisante.
Toutes les paginations : Guattari, F, « Qu’est-ce que l’écosophie » et « à propos des machines », in Qu’est-ce que l’écosophie ?, Lignes, 2018 (2013).
Deleuze, G, et Guattari, F, L’anti-Œdipe, Minuit, 1972.
Cette incursion dans l’âge obscur grec est une utopie en sens inverse, pour ceux qui résistent à la fatalité capitaliste tout en affrontant les paramètres catastrophiques de la biosphère.
La formation de l’humus mobilise une vaste communauté de microbes et invertébrés, qui assure le recyclage des nutriments. « Humain » et « humus » ont la même racine (image : sonomarcd.org).
» Peut-être que la conclusion la plus importante qu’il faut tirer sur ces ‘siècles obscurs’ (…) c’est qu’il n’y eut jamais rien de tel… » (William Dever) (1)
Toutes les civilisations ont connu leur effondrement. Les premiers États avaient une vie relativement courte. Leur modèle, fondé sur la concentration de populations, de bétail et de cultures céréalières, sur l’impôt, sur la conscription et sur un travail plus ou moins forcé, les exposait à l’épuisement graduel des ressources, à la convoitise des voisins, aux épidémies et à la colère du peuple, exploité pour alimenter les élites, les campagnes armées et l’édification de murs et de monuments à la gloire de l’État et du despote.
Entre ces brefs moments de faste glorieux s’étiraient des périodes dites « sombres », « obscures » ou « moyennes », dont on sait généralement peu de choses, sinon qu’un État centralisé et autoritaire y laissait la place à une collection lâche et dispersée de communautés plus petites et davantage tournées vers l’autarcie et la diversification de leurs ressources. L’abandon de toute architecture monumentale, statuaire et archive écrite, l’absence au fond d’un projet de postérité et de glorification de la part des élites de l’État urbain, rendent ces époques difficiles à aborder et moins attractives pour l’histoire et l’archéologie, du moins celles qui, aux siècles passés, a alimenté nos cours d’histoire et notre imaginaire collectif, marqué au sceau du Progrès de la Civilisation. Pourtant, ces « trous d’air » civilisationnels ne correspondent pas nécessairement à un recul du bien-être, de l’espérance de vie, ni même sans doute de la vitalité culturelle, même si les traces font défaut. Ce qui semble en revanche certain, c’est que ces épisodes correspondent à un relâchement de l’oppression et de la soumission des populations, qui pouvaient de nouveau produire pour elles-mêmes et multiplier leurs ressources à travers la chasse, la pêche, la cueillette, le ramassage des fruits de mer ou l’agriculture itinérante sur brûlis, en exploitant des savoirs et savoir-faire écologiques profonds et variés. Tout ceci est décrit, détaillé et discuté dans le fameux livre de James Scott, Against the Grain (Homo domesticus).
Enfants d’un effondrement
Or, c’est au cours d’une de ces périodes, « l’Âge Obscur » de la Grèce archaïque, que s’est allumée une lueur qui brille encore aujourd’hui dans notre esprit, et qui mérite plus que jamais de nous servir de phare. Après l’effondrement des États palatiaux minoen et mycénien, mais avant la recomposition d’un projet unificateur qui aboutira à l’entreprise impériale d’Alexandre, s’étend une très longue période durant laquelle l’organisation royale a reculé ou disparu, de même que l’écriture qui servait à la maintenir (le linéaire B). C’est au coeur de cette parenthèse brumeuse qu’ont été forgés les grands textes fondateurs d’Homère et d’Hésiode. Ceux-ci rassemblent des récits qui furent probablement transmis oralement durant des siècles, comme cela se produit chez la plupart des peuples sans État, qui n’ont aucun intérêt à figer leur histoire (ce serait même plutôt l’inverse, selon Scott). Pour leur rédaction, ces auteurs durent recourir à une écriture d’origine étrangère : l’alphabet des Phéniciens, importé dans le cadre des échanges commerciaux et de la navigation marchande qui constituent l’ambiance générale de cette partie du monde antique essentiellement insulaire et côtière. C’est également vers la fin de cette période qu’émergent les cités grecques, en particulier les « colonies » telles que Milet et Éphèse, sur les côtes d’Asie mineure, ou encore Agrigente en Sicile. Ces villes verront naître les figures des Sept Sages, qui établirent les premiers modèles d’organisation politique de la cité, et celles des premiers philosophes que furent Thalès, Héraclite, Empédocle ou encore Pythagore.
C’est dans ce monde à l’identité plurielle, dispersé autour de la Méditerranée orientale, sans État central fort et initialement privé d’un système d’écriture propre, que sont nés :
une représentation unifiée du cosmos (la mythologie hésiodique avec son schème généalogique),
une conception de l’individu forgeant son destin face à l’hostilité des éléments, la colère des dieux et la traîtrise des hommes (Ulysse et son intelligence rusée : la « métis »),
une image de la pensée et de l’intelligibilité du réel (les éléments de la « physis » selon Thalès, Héraclite et Anaximène, et même le concept d’être in(dé)fini ou « apeiron » selon Anaximandre),
la naissance du politique, c’est-à-dire d’une idée de la cité dans laquelle le pouvoir serait réparti de manière juste et rationnelle (la démocratie étant l’une de ces tentatives de gouvernement).
De l’État au Capital : impasses de la civilisation
Pourtant,notre récit civilisationnel a davantage les yeux tournés vers les premiers États du Croissant fertile, l’universalisme chrétien et l’impérialisme romain. Or, je soutiens que ces trois référentiels, malgré leur indéniable importance historique, sont à la racine des impasses – singulièrement écologiques – dont nous approchons désormais à vitesse quasi gravitationnelle. Ils contribuent en effet à la situation de surexploitation intensive de la terre jusqu’aux confins du possible ainsi qu’à la destruction systématique de tout ce qui résiste à la simplification comptable et à la rationalité économique d’optimisation du profit. C’est à très gros traits que je brosse ci-dessous les grands attributs de ces trois systèmes de référence, espérant que le lecteur historien me pardonnera la simplicité de la description, qui sert à faire ressortir l’axe de mon propos.
L’État antique est la matrice d’une logique de concentration démographique et économique, qui se nourrit par prélèvement fiscal sur le labeur de populations serviles. Il correspond à une entreprise d’autopromotion par des élites qui fabriquent son idéologie à coup de récits héroïques et de réalisations fastueuses. Il repose historiquement sur l’agriculture céréalière, plus facile à contrôler, stocker et imposer. La dimension de contrôle des populations et de comptabilité des terres et de la production est donc essentielle, elle est d’ailleurs à l’origine de l’adoption d’un système scripturaire par tous les États anciens. La nature « parasitaire » de ces structures et de leurs élites explique quant à elle la tension dialectique entre classe opprimée et classe dominante, dont Marx fut le grand narrateur.
Le monothéisme judéo-chrétien, bien que poli et édulcoré dans le contexte romain, hérite du geste fondateur des trois monothéismes. Le Dieu jaloux et céleste des Hébreux impose le rejet radical des divinités multiples et terrestres qui assurent le lien rituel et les négociations pratiques entre les humains et leur environnement naturel, au profit d’un simple rapport de domination et de domestication (la racine domus/domine est centrale ici). La conjugaison de ces deux lames de fond – État et monothéisme – suppose donc le rejet massif des puissances naturelles et des formes de subsistance multiples et fluctuantes par lesquelles les humains établissent des relations symbiotiques avec leur environnement. Ces symbioses « naturelles-culturelles », pour reprendre le terme de Descola, étaient pratiquées par la majorité des peuples de la terre et inscrites dans une relation attentive et experte avec les écosystèmes, jusqu’à une date relativement récente. Elles sont encore aujourd’hui au coeur des principales réserves de biodiversité de la planète, et les seuls exemples contemporain de cultures humaines soutenables environnementalement. À la fin du Moyen-Âge, ce furent jusqu’aux connaissances des milieux sauvages, des plantes et de leurs vertus, qui se virent diabolisées et vigoureusement réprimées, avec pour prix de sang le meurtre systématique des « sorcières ».
L’impérialisme romain est une forme étendue et proto-mondialisée de la centralité de l’État. Symptomatiquement, il s’est finalement marié avec le monothéisme chrétien. La même « joint venture » renaîtra de ses cendres au moment de la colonisation. Avec celle-ci, la logique de concentration propre aux premiers États se traduit en extension, sous forme d’une projection territoriale des États modernes hors de leurs frontières .
Les trois grands référentiels décrits ci-dessus ont fait le lit du capitalisme mondial, qui a grandi dans les interstices et les marges des États. À l’exception de la centralisation, qu’il abandonne aux reliquats d’États, et qui est incompatible avec la mobilité nécessaire des capitaux, on y retrouve les principes de déterritorialisation propres à l’État antique et au monothéisme, à ceci près que les flux nés de l’exploitation du travail et de la Terre, réduits à une arithmétique et une géométrie productivistes, ne sont plus convertis en démonstration de puissance centrale, mais divertis dans un système de circulation financière à haut débit. Du moins provisoirement, car les projets d’immortalité, d’intelligence artificielle et de conquête spatiale qui fleurissent dans la Silicon Valley, semblent présager d’une nouvelle poussée pharaonique, rejouant la centralisation fastueuse et l’idéologie monumentale des premiers États à l’échelle de la Terre, voire au-delà. Mais cela, c’est une autre histoire, qui relève encore de la fiction.
Une anomalie porteuse d’espoir
La civilisation grecque, au moins si l’on excepte ses évolutions tardives, semble donc s’inscrire comme une anomalie dans ce panorama dit « des origines ». C’est peut-être que sa vigueur et sa créativité mêmes traduisent l’un des rares exemples documentés d’une culture germée et développée dans le sillage d’un effondrement. En effet, les nombreuses périodes de collapse en Mésopotamie et en Egypte ont laissé un vide archéologique, particulièrement dans le domaine des grandes réalisations monumentales, qui condamne l’historien au mutisme. Au contraire, « l’âge obscur » d’où émerge la Grèce archaïque et l’époque qui a suivi – celle que Nietzsche appelle « l’époque tragique » – nous ont légué une cosmologie, des grands récits sur la condition humaine, des concepts philosophiques audacieux, des mythes fondateurs de la littérature et, enfin, un éthos unique, celui du politique dans la cité, dont l’idée démocratique continue de nous guider contre les menaces de l’oligarchie (le capital), de la sophistique (le marketing) et de la tyranie aristocratique (la technocratie des « experts »).
L’une des principales différences avec le modèle étato-impérialo-monothéiste, c’est l’absence de centralité unique. C’est ce que Deleuze et Guattari observaient en décrivant la géographie insulaire et « fractale » de la Grèce. La Grèce n’a pas de centre, ou alors son centre est dans chacune des « colonies » qui forment sa constellation maritime, transie par les échanges culturels et commerciaux véhiculés par la navigation marchande. Outre une langue et une mythologie, ainsi que quelques autres référents culturels, c’est par le dissensus, par la compétition que les cités grecques sont unifiées, bien plus que par leur soumission à un pouvoir centralisé. C’est là la trouvaille magistrale des Grecs. Deux exemples sont suffisamment parlants à cet égard : les joutes oratoires qui animent les débats philosophiques et politiques d’une part ; les compétitions sportives qui mettent aux prises les guerriers des différentes cités d’autre part.
Creusons un peu l’exemple de la démocratie, fondamental pour notre destin à nous. Jean-Pierre Vernant considère que le cercle est la figure géométrique de la démocratie car il résume parfaitement la situation d’isonomie : tous les citoyens sont à égale distance du centre, c’est-à-dire de la décision. C’est très vrai (du moins dans le cadre de l’agora athénienne), mais il faut immédiatement préciser que ce centre est vide, et pour ainsi dire décentré. Le cœur de l’agora est occupé indifféremment et alternativement par tout citoyen (libre, homme et adulte). Les Etats modernes, malgré leur intention indéniablement démocratique, n’ont pas pu atteindre l’exigence grecque, ils ont ainsi remis au centre une bonne dose de faste et de gloire. Et le compromis de la démocratie représentative se cristallise régulièrement dans une incarnation unique, de type présidentiel. Finalement, c’est peut-être la toute-puissance de l’argent, ce faux fluide qui ne coule ni ne ruisselle jamais autant qu’on le prétend, sinon pour s’échapper au contrôle et à l’intérêt de la cité, qui semble aujourd’hui jouer le rôle du despote dans la culture mondialisée. Sous la forme des lobbies d’intérêts financiers et des « conseillers » gavés à la théorie économique, mais aussi sous celle d’un nouvel « héroïsme » global, incarné par quelques entrepreneurs devenus multi-milliardaires et la caste managériale du néolibéralisme techno-médié.
Conclusion avant effondrement
Revendiquer une filiation avec la Grèce, plus particulièrement l’époque archaïque et l’époque classique présocratique, n’a rien de neuf ni d’inattendu. Les plus grands contempteurs de la modernité tels que Nietzsche et Heidegger s’y sont attelés aux dix-neuvième et vingtième siècles. Ce que j’ai voulu souligner, c’est que cette singularité du « miracle grec » s’ancre dans une période et une situation qui correspondent à ce que l’on désigne désormais communément sous le terme d’effondrement. Elle devrait nous faire réfléchir sur notre potentiel d’invention et de créativité en-dehors des structures idéologiques et technocratiques de l’État, du monothéisme d’inspiration chrétienne et du capitalisme mondialisé. À la différence des autres sources fréquemment revendiquées pour la « civilisation » européenne ou occidentale, la racine grecque profonde n’exige ni la centralisation du pouvoir, ni le contrôle des populations et des territoires, ni l’absolutisme de la vérité, ni la concentration des richesses. Je ne dis pas que ces tendances n’ont pas existé en Grèce – n’oublions jamais que la démocratie athénienne prospérait sur un fond esclavagiste ! –, mais ce n’est pas elles qui font l’originalité et le caractère séminal de la Grèce.
Après l’analyse pragmatique de l’efficace indigène (lire L’impératif indigène), il s’agit d’une nouvelle ressource que je tente de soumettre à tous ceux qui se sont mis en tête de résister au fatalisme ambiant tout en affrontant les paramètres catastrophiques d’une biosphère en état de stress létal. Ce nouvel Obscur n’est plus celui des horizons lointains mais d’un passé lointain. Une utopie en sens inverse, qui invite à rêver nos origines pour inventer notre futur. Dans une obscurité qui n’est pas la mort, mais au contraire l’humus qui donne son sens à l’humain, germent les graines d’un monde plus ouvert, plus divers, plus vivant, riche de liens et d’incertitude. L’Europe a au fond d’elle-même ce trésor humique de l’éternel retour, qu’il conviendrait d’apprendre à cultiver.
(1) Cité par Eric H Cline, dans « 1177 avant J-C. Le jour où tout s’est effondré. »
Références
Deleuze et Guattari, L’Anti-Oedipe.
Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?
Scott, JC,Against the Grain.
PS : le bouquin de Picketty alimente la thèse selon laquelle, une fois les limites du globe atteint, le principe de concentration des richesses propre aux Etats reprend le dessus, sous la forme d’un Empire mondial capitaliste à travers la convergence des principes de l’Etat et de la barbarie (à développer).
« Visite au musée du Malgré-Tout » est le titre alternatif de cette flânerie. Où l’on apprend que Yahvé avait une femme, et comment un cube vide m’a rendu perplexe.
Ashera était une déesse-arbre. Dans la rhizosphère, les racines des arbres se lient à des mycorhizes. Les filaments de ces champignons symbiotiques tissent un immense réseau d’échange de nutriments et de signaux sous la litière forestière (image : Simon Egli).
Une visite au petit mais précieux musée du Malgré-Tout, à Treignes (B), m’a enrichi de quelques utiles connaissances sur l’origine des monothéismes, qui est au cœur de l’exposition temporaire du musée d’archéologie. Je me contenterai ici de mentionner quelques faits saillants, en les resituant dans le cadre de l’approche « symbiologique » proposée sur le blog Symbiosphere.
Comme je l’ai suggéré ailleurs (voir p.ex. Le Grand Labour, Hermès contre Leibniz), il est possible de voir le monothéisme comme un geste d’arrachement aux écosystèmes naturels, indissociable d’une condamnation des pratiques écologiques et rituelles (polythéistes) qui prévalent parmi les peuples « sans État ». Cela rejoint le concept de déterritorialisation proposé par Deleuze et Guattari dès 1972, mais aussi à la thèse plus récente de James Scott, dans Against the Grain, selon laquelle la naissance de l’État coïncide avec une « domestication » de l’humain à travers son assignation exclusive à l’agriculture céréalière. Pour résumer grossièrement tout cela en une hypothèse simple, on pourrait proposer que le monothéisme est liée à des phénomènes de désertification et de déforestation (peut-être les premières conséquences néfastes d’une dépendance accrue à la culture céréalière), même si l’image de « religion du désert » est sans doute un peu littérale et simpliste.
Akhenaton, COUP D’ESSAI DU MONOTHEISME D’ETAT
Vers l’an -1350, Akhenaton fit une première tentative monothéiste. Son adoration d’un dieu solaire, Aton, qu’il voulut imposer comme divinité unique à ses sujets, résume le geste monothéiste dans toute sa radicalité et sa normativité brutale. Le Soleil, divinité ultra-céleste brûlante, est à la fois indispensable pour faire pousser les plantes et dangereux pour les cultures, qu’il peut détruire. Ce cocktail de crainte et d’adoration est au cœur du monothéisme patriarcal. Il est important de comprendre – et les premières pages de l’Ancien Testament laissent peu de doute à ce sujet – que le passage à un Dieu unique est également l’avènement d’une divinité avec laquelle il est impossible de négocier, au contraire des divinités « terrestres », que l’on peut séduire ou amadouer, et qui peuvent également se neutraliser et se contrebalancer mutuellement. Tout cela transparaît dans le geste d’Akhenaton, même s’il s’agit sans doute alors d’un geste plus politique que religieux, d’une stratégie destinée à concentrer le pouvoir et contrôler le clergé, davantage qu’une conviction que Dieu est Un. Il s’agit aussi d’un exemple typique d’une société impériale dans laquelle le monarque se présente comme l’envoyé, l’incarnation ou le fils du Dieu suprême. Nous savons que la population fut réfractaire au projet d’Akhenaton et qu’elle continua de pratiquer ses cultes variés, de manière secrète s’il le fallait. Le bon sens populaire nous fait tenir à des choses qui semblent parfois bancales, mais sont ancrées dans le pouvoir pacificateur que des pratiques longuement éprouvées exercent sur le corps social. Tout à la fois prophète, monarque et zélateur intégriste, Akhenaton est un concentré de doctrine monothéiste à lui tout seul.
Ashera, une embarrassante épouse
Vous cherchez un mot à ajouter dans votre dictionnaire personnel ? Je vous propose le mot « hénothéisme ». Il indique la situation dans laquelle les humains honorent une divinité en particulier, sans pour autant affirmer que celle-ci est la seule et l’unique. Cette situation correspond à une époque transitoire, qui s’étend de la naissance des premières cités-États à l’avènement des grands empires et la naissance du monothéisme proprement dit. L’hénothéisme correspond dans ces États à la primauté d’une divinité tutélaire, qui n’exclut ni la présence de divinités subalternes et/ou périphériques, ni l’existence d’autres divinités tutélaires de même rang dans les cités et États voisins. Chez les Hébreux, l’hénothéisme précède en effet le monothéisme. À côté de Yahvé, divinité principale, on trouve donc initialement un cortège de divinités secondaires, assignées à des lieux ou des fonctions plus délimités. Parmi celles-ci, Ashéra apparaît, selon les témoignages et les époques, comme l’épouse de Yahvé, ou peut-être sa mère. L’étymologie et certaines représentations plaident en effet pour l’hypothèse d’une divinité primordiale maternelle (une figure qui semble universelle) qui aurait été associée aux arbres. La similitude avec la déesse Gaia des anciens Grecs saute aux yeux, de même que le parallèle de Yahvé et de Zeus (voir ci-dessous). Bien que le lien entre religions et patriarcat soit souvent discuté et bien que la présence ancienne de divinités terrestres féminines soit largement attestée et reconnue, j’ai été surpris de trouver une illustration aussi flagrante de la filiation directe entre l’oblitération d’une divinité naturelle féminine et la naissance du monothéisme dans la préhistoire du judaïsme.
La dimension écologique de cet « oubli » est également patente, lorsqu’on tient compte des données suivantes. (1) Une divinité-arbre, mère de toute chose, est attestée par l’archéologie aux côtés de Yahvé dès le 15ème siècle avant JC et lors des deux ou trois siècles suivants. (2) Vers 1200 débute un cycle d’effondrements dans la Méditerranée orientale, dans lequel des modifications climatiques et une désertification des sols ont joué un rôle sans doute crucial (cf. le livre d’Eric Cline). (3) Vers le 9ème siècle, le monothéisme hébreu est clairement en voie de formation et d’affirmation. Un processus qui s’achève après la destruction du temple par les Babyloniens, au 6ème siècle. C’est d’ailleurs l’objet du point suivant. De ces trois constats, il ressort que l’abandon d’une divinité féminine terrestre, mère de la nature, au profit d’un Dieu unique, céleste et créateur de toutes choses, pourrait être lié à un appauvrissement des écosystèmes et à une dégradation des relations symbiotiques entretenues par les humains avec leur environnement naturel, qui cesse peu à peu d’apparaître comme une source de nourritures et de bienfaits multiples et variés.
Dieu est Colère
Dans sa forme historique accomplie, le monothéisme judaïque résulte d’une interprétation du malheur d’un peuple par lui-même. Après la destruction du Temple par l’armée babylonienne, il semble qu’une explication se soit imposée chez les hébreux. Selon cette explication, la catastrophe infligée au peuple juif serait l’expression de la colère de Yahvé, lequel aurait utilisé l’armée de Babylone pour punir son peuple de ses penchants idolâtres, c’est-à-dire de son goût pour les divinités subordonnées, locales, terrestres. C’est ainsi que se serait imposée la logique de l’unicité de Dieu. (On remarquera que l’élection du peuple de Yahvé en découle par pure logique. En effet, admettre implicitement que les Babyloniens agressent les Juifs non pour servir leurs propres dieux et intérêts, mais pour servir Celui de leurs victimes, voilà qui installe nécessairement les adorateurs du Dieu unique en peuple privilégié, central, les autres étant réduits au statut de « signes » envoyés par Yahvé.)
Certes, ce processus ne fut pas soudain et un monothéisme de fait s’était progressivement installé dès avant la destruction du temple. Cependant, c’est bien à la suite de cette destruction que le monothéisme hébraïque trouve l’expression de sa logique interne et de son fondement propre. Cette logique contient non seulement le principe de l’unicité de fait de Yahvé, mais aussi celui de son exclusivité en droit. C’est cette logique exclusive qui s’exprime à travers la colère et les menaces de Yahvé envers son peuple. Comme Zeus, Yahvé fut d’abord lié à la foudre et la guerre. C’est une divinité du thumos, donc éminemment capable de colère. Vaincu, il retourne cette colère contre son peuple. Des pages impressionnantes de la Genèse témoignent avec force de la furieuse jalousie de ce Dieu qui exige une dévotion sans partage, et ne cessera de mettre son peuple à l’épreuve, lui faisant chèrement payer son élection.
La Kaba, ou lA FERVEUR PAR LE VIDE
L’une des informations qui m’a le plus ébranlé, en visitant l’exposition du Malgré-Tout, concerne l’origine du pèlerinage à La Mecque, et en particulier le rite de la procession circulaire autour de la Kaba. Comme on le sait, la première tentative que fit Mahomet d’imposer le monothéisme à La Mecque fut un échec, si bien qu’il dut quitter la ville (Hégire). Ce que je ne savais nullement, c’est qu’à son retour triomphal, et guerrier, le Prophète fit détruire les statuaires qui se trouvaient dans le temple de la Kaba. Le fait que des millions de fidèles célèbrent aujourd’hui leur Dieu en tournant autour de ce temple qui fut vidé intentionnellement de son contenu sacré est une image saisissante.
Ce point rejoint une autre hypothèse, à savoir que l’athéisme est davantage une prolongation du monothéisme qu’une rupture avec celui-ci. A travers la poursuite d’une même condamnation de l’idolâtrie ou des « croyances », il s’agit de relativiser, de moquer ou de combattre la façon dont les humains ont depuis toujours veillé à établir des liens qui comptent avec leur monde, des liens de fidélité, de dépendance et d’attention avec la Terre ainsi que les esprits et puissances qui la peuplent. Les symbioses interdites…
LE CHRISTIANISME, Un monothéisme soft ?
Pour être complet, je me dois d’ajouter quelques mots sur le christianisme. Ici, pas de découverte bouleversante (il faut dire que j’ai survolé rapidement cette partie de l’exposition), mais une curiosité à mentionner tout de même. Sur des pièces très anciennes, on peut observer un motif cruciforme : le chrisme. Il est formé par la superposition des lettres grecques Χ (khi) et Ρ (rhô), soit les deux premières lettres du mot «Christos». Il est assez remarquable que la symbolique doloriste et sacrificielle de la croix soit apparue de manière plus tardive, en lieu et place de ce chrisme qui tient davantage du sigle ésotérique, mais aussi d’autres symboliques animalières (et pas uniquement le poisson, dont les lettres forment un acronyme codé pour « Jésus-Christ, Fils de Dieu, notre Sauveur »). Par ailleurs, la présentation du christianisme dans l’exposition confirme de quelques particularités générales de ce courant religieux. Un panneau insiste notamment sur le fait qu’il ne peut être réduit à une religion orientale, tant il est vrai que la religion chrétienne a été façonnée et modifiée dans une atmosphère romaine (notamment le droit romain, et sa dimension proto-individualiste ?), et mâtinée de philosophie grecque. On ajoutera enfin que sa progression dans l’Europe « celtique » et les forêts tempérées du Nord s’est accompagnée de nombreux emprunts aux rites et pratiques locaux, au point que le christianisme a fini par héberger en son sein une forme de polythéisme secondaire sous la forme du culte des Saints. Toutes ces observations vont dans le sens d’un adoucissement (certains diront d’une compromission) du monothéisme chrétien, qui cadre avec la doctrine universaliste du christianisme, à savoir l’incarnation du divin dans un homme, qui parle à tous les humains. Mais alors que le monothéisme juif était largement défensif (il s’agissait de préserver l’identité d’un peuple vaincu, opprimé et menacé), le monothéisme chrétien est un monothéisme de conquête. Ses alliances et compromissions avec le pouvoir impérialiste (romain puis franc), les croisades ou le colonialisme incitent à relativiser sa « douceur ». Et jusque dans sa version laïque humaniste, on y retrouve la même logique exclusive, qui exige, autant que l’affirmation de l’unicité de Dieu ou de l’Homme, le rejet de la pluralité située des divinités et des peuples.
A short essay on the pragmatics of Indigeneity in the horizon of a situated resistance against neoliberal capitalism, resulting in the discussion of a few “indigenous imperatives” and the plea for a pluralistic decentralized ecology, under the Indigenous Principle.
Let us start with the simplistic but well documented statement that we are individually and socially caught up in a globalized system that is rushing towards its destruction. Global warming, sixth extinction, illiberal transitions… are a few of the warning signs contributing to the general and dark mood of our times. With a sense of simplicity, we may call the mental vehicle of this morbid journey by the name of Modernity. Grossly, I define Modernity with four main axioms. (1)The radical divergence between culture and nature, opposing humans and non-humans, both legally and ontologically (famously embodied by Hobbes’ political philosophy). (2)The technical domination of a purely deterministic and material nature (a project that was founded by Descartes and Bacon). (3)An optimistic and somewhat religious concept ofHistory permeating the contemporary messianic faith in technology and Progress (finding its blueprint in Hegelian philosophy). (4)The notion ofa rational and egoistic individual seen as the ultimate and only relevant “atom” for social and economic intelligibility, in comparison to whom the relationships appear as secondary connections (a view that is found in early economists’ works, such as Adam Smith). This mindset is like the locked car in a horror movie, riding at high speed towards a ravine, without brake pedal nor steering wheel. Collapsology often uses a similar metaphor to describe how we are crossing irreversible thresholds, leading to positive feedbacks that will push the situation out of control. Subsequently, we might consider ourselves in the position of James Dean in Rebel Without a Cause: the only way out is to jump out of the car. I invite the reader to consider the present attempt as an invitation to jump out of the car before it’s too late. But we need first to open the door, that is the modern mindset.
The modern mindset is a guarantee for the dominant economical project that it will keep on accumulating profit for the few, generating growth through exploitation, monetization and optimization of virtually everything on earth and in our lives. Capitalism in the neoliberal mode. A project with history. I will not go into the details of this history (this would require discussing sedentarism, monotheism, feudality, enclosures, the emergence of the State and much more), since many authors have already contributed to the untold narrative behind the success of capitalism. Still, I will stress one historical fact that has been crucial for the booming of global capitalism. The accumulation of profits at a global scale being only conceivable if one assumes that resources are (virtually) infinite, we must acknowledge that it was historically made possible, or at least easier to conceive, by the discovery of the so-called New World and the expansionism of civilization through colonialism. Quite ironically, the origin of global modern capitalism is thus associated with the arising of a “second world”, reversely echoing the contemporary slogan that “there is no planet B”. In a way, one could diagnose that this machine of destruction was unleashed by a traumatic shock: the sudden burst of a seemingly unending flow of gold, forests, meadows, fertile soil, slaves, lazily waiting for their appropriation and exploitation. Was capitalism a response to this shock? The haunting dream of colonizing space supports the hypothesis.
But the “New World”, although unappropriated, was not uninhabited. Consequently, the global society of capitalism and the promise of a universal well-being through continuous growth and technical progress has a counterpart in the oblivion of native peoples, and most often their deletion. Whether they were an anomaly or an anachronism, a raw material to be civilized, lost souls to be saved or half animals to be domesticated, this view varied across time and place. The point is that they just had to clear the set! Surprisingly enough, a few of them are still there several centuries later, facing the destructive expansion of the “modern world” with this perplexing and somewhat scandalous ability to refuse what they were expected to be blessed with, standing on the edge of the last wild forests, and at the same time on the edge of our own lost past, which we scornfully throw back in the obscurity of Middle Age. For the self-confident superiority of the Moderns is always directed both towards the non-modern and the pre-modern. What they are and what we were.
First urged to save their soul through conversion, later expected to dissolve in the universal progress through mass consumption and the laws of the market, the Indigenous turned to be the last islets of collective resistance against global capitalism and ecological destruction. And a source of hope and inspiration for those who seek paths for escaping the raging flow in the valley of entropy. Therefore, I will not address them as the relic of a golden age or the weak victims of imperialism, but rather as a powerful intellectual and ethical resource in dangerous times, the teaching workforce in a masterclass on how to resist in the face of our enemies. The aim is not to propose a piece of proper anthropology or to claim scientific accuracy, but to outline a few modes of resistance, the pragmatics of Indigeneity, and a series of “indigenous imperatives”, all of which are pleading for a decentralized ecology, promoting local creativity in a multiplicity of ecosystems, instead of a new world order, albeit a green one. The attempt is grounded on the belief in the greater potential of this plural and situated ecology – and that is the Indigenous Principle.
Indigenous imperative #1. Extending one’s people beyond humans (a symbiotic Umwelt)
In the works of early anthropologists, it was a recurrent subject of perplexity that indigenous society seems to “ignore universality”. Cliché number one. Indeed, it has been a much-discussed trait of these social groups that they do not use a special word for human beings in general, aside of that referring to their own cultural identity. Through the glasses of our triumphant modern monotheism, it looked like an incomplete development had deprived these people of the glorious concept of “Humanity”. A more pragmatic approach leads to a quite different view. When you don’t secretly plan to rule the world, you don’t need such a global concept. And indeed, universalism was none of their business, until it comes as a side dish with western expansionism and economic imperialism. In other words, Inuit people in the Arctic or Amazonian Jivaros simply make no use and take no advantage in a general concept of Mankind. On the other hand, they are deeply engaged into creating and maintaining fruitful and enduring relationships with the many living beings around them: the plants that heal them, the animals that nourish them, the ground and the rivers and the forest, other people and deities and spirits standing for the many powers with whom they negotiate and strike alliances through art, myths, dreams, sorcery, rituals.
In fact, indigenous “national” identity is so far from being a particularism that it is based on the idea that the notion of a person includes other species, any natural or religious entities, living communities, ecosystems or even landscapes such as a river or a mountain. In his effort toward shaping an “anthropology beyond the human”, Eduardo Kohn uses the generic term of “self” for this extended concept of person, which he considers as a general feature of the living beings in the view of the Amazonian Runa’s. And it is indeed a basic property of life that it emerges from a multiplicity in the shape of a self-bearing though transitory entity. Kohn insists that the name “Runa” is not so much that of a tribal identity as it refers to a certain mode of being in a given situation, a way of engaging in a living world, a world which makes sense and is full of relationships from end to end. “Runa” qualifies all the selves involved in this extended people of living things, among which humans have the difficult mission of reading the signs and maintaining the fragile balance, cautiously collecting plants and hunting animals, avoiding to offense the spirits in the forests, taking care of the symbiotic ties sustaining the ecosystem. Therefore, being Indigenous consists in standing together with one’s own environment, being part of a human + non-human people. This could be a pragmatical definition of animism. Philippe Descola calls “nature-culture” this kind of bio-eco-symbolic Umwelt (“surroundings”*). And he underlines how this imperative of keeping up humans and nature together endows people with the ability to resist the destructive exploitation of their environment. When a mining plant project threatens a hill in India, Descola relates on a radio broadcast, the local native people immediately and unanimously stand up as if one of their most dignified members had been offended. For the hill is not just a hill, but also a goddess, and the house of the goddess, and a place where she is honored, and a present that she gave to her people, and an ancestor of the group… The hell of a modernproof thinking! No need to compute a calculation of the loss and profit, or to enter a conflict on “property” and the “common good” – making you lose before starting the fight. For the hill is not a “resource” nor an “estate”. She is one of us. The first imperative consists in an enlarged conception of one’s “identity” as a people, including humans and non-humans; it works as an efficient immune response to the modern process of splitting people and nature apart, to govern the former in order to exploit the latter.
Indigenous Imperative #2. Folding time, disarming progress (metabolic assemblages*)
Another case of fascination for modern anthropologists is best expressed in the general theory that the “primitive” peoples do not have the notion of a linear time. Cliché number two. Pleasant storytelling illustrated this theory. I remember an anecdote by the French anthropologist Lucien Levy-Bruhl. During a mission he conducted in Africa in the first decades of the 20th century, Levy-Bruhl left a dog in a village, but when he came back several years later in the same village, native people would say that the dog had always been there. Arguably, something was lost in translation, or maybe the people said so because they feared that the white men take the dog back. But that’s not the point. The point is that by reacting this way, Indigenous people efficiently protect and stabilize their natural-cultural Umwelt. A similar process described by E. Kohn about the Amazonian Runas will make it even clearer. In their mythology, the Runas curiously describe an ancestral, original Runa as wearing modern manufactured clothes, while the traditional half naked version of the Runa is seen as a late transitory, “fallen” Runa. Here, Runa people dress up their non-modernity with a modern outfit. Literally. Of course, a serious academic anthropologist could invoke the process of building a social memory in oral cultures, where the constant recording of history through writing does not exist, as Vernant did for archaic Greece. But once again, we think at a much more down-to-earth level. Here, the indigenous is basically celebrating the enduring health, the resilience of their nature-culture: “Yes, our jeans trousers and branded t-shirts are now a proper way of being Runa, we have successfully been through the challenge of digesting the novelty. We have sailed through dangerous waters full of new commodities, habits, animals and food, and we successfully found our way back to our own world.” On the pragmatic level I am trying to stick with, this way of bending or curving time gives indigeneity its unique ability to resist the disruptive corrosion of the modern black magic of progress. In the modern religion, everything that comes as “new” carries a sacred aura and is accompanied with the silent mention that “nothing will ever be the same” (see axiom 3, above). Indigenous mythology patiently disarms, deactivates this sorcery.
At the biological and ecological level, this process of incorporating novelty as part of one’s identity is associated with the process of metabolizing a foreign body or a new species into the living fabric of one’s own organism or ecosystem. More generally, “curving time” is a good definition of the antientropic gesture of life, its heroic attempt to evade the thermodynamic fatality of dissolving into elementary particles. The foreign body introduced by the western man carries a power that can break up indigenous culture. This obscure power needs to be tamed, the poison needs to be digested. And the whole reaction is like that of a resilient ecosystem facing a stress. It adjusts all necessary parameters so as to restore a balance and avoid shifting to a different state. Compare this with industrial agriculture: here, the whole ecosystem is erased, simplified, so that only the desired crop will grow. But the crop is unable to survive and protect itself, so it requires the constant use of fertilizers, pesticides, herbicides and fungicides, meaning the submission of life and requiring its reconfiguration. I see this as a good metaphor for modern capitalism, perpetuating itself through the constant control and repression of indigeneity, complexity and ecosystems. The second imperative, which consists of folding time upon itself, is the indigenous metabolic reaction to the destructive pretention of the religion of Progress and its messianic promises.
More imperatives under the Indigenous Principle?
The two imperatives discussed here above should probably be augmented with a series of other indigenous modes of thought and resistance. The following list is proposed as a mere suggestion, and a first step for further discussion and investigation. Some of them may already be implied in – or induced from – the previous ones.
(1) Not taking anything as essentially “yours”, even your own body is not seen as the empire of your free will, but as involved in alliances and kinships with Earth, spirits and clans (transitivity and autochthony as a vaccination against appropriation).
(2) Considering anything as endowed with a potential, a power, rather than being a resource, a capital or a mean of production (animism as a firewall against reification and capital).
(Note: this implies considering cautiously every innovation proposed by the modern world and thinking about its potential, both as a useful tool and as a disruptive factor in the society. The toxic thing here is our purely instrumental way of thinking. We say: here’s a tool, it’s just for you to use it in your own way. But any indigenous people knows that one can be modified by one’s tools, that it can take control of ourselves. Who imagined, 25 years ago, when we used PC for typewriting and calculation, that we would become addicted to Facebook and Twitter?)
(3) Always bearing in mind that each being may be both friend or foe – what the Greeks called pharmakon, which is highly valid for healing plants, but also applicable to technology (indeterminacy, as a protection against globalism and the moral of progress).
(4) Refusing the metrics of the colonist – especially the monetary metrics – pushing people and their land into a circle of division, property and debt. Other universal metrics used for the size of a territory or the productivity of a soil, river, forest, are also rejected (polytheism and the irreducible plurality of reality, as a resistance to monetarization).
(5) Considering the religious powers as additive and connective, rather than exclusive and submissive (this was a major matter of contention between the Romans and the first Christians, the latter refusing to see their God taking place as a newcomer and an equal in an enlarged pantheon). This imperative counteracts the tricky dilemma of Monotheism, with its poisonous equivalence: “believing in God” equals “turning away from the idols” (local connectivity as a defense against hierarchy and domination). It is also useful to resist the rationale of liberal economics as well, and a reminder of Michel Serres’ definition of Power (“Pouvoir”) as a global pretention of the local. Pierre Clastres also described how the Jivaros protect themselves against the emergence of a chief in Society against the State.
Back to Indigeneity?
The authors of “The Invisible Committee” made the more general analysis that when people inhabit, collectively occupy their environment, they automatically become resistant to capitalism. That is another way of stating the Indigenous Principle. And it is indeed one premise of the present effort (that one could of course accept or refuse) that capitalism is intrinsically directed towards the destruction of any kind of situated mode of living, the abolition of the very fact of inhabiting one’s Umwelt**, which makes it a modern sequel of our historical monotheism, systematically trying to tear us apart, break us from our lands, networks, our local and collective ties. It is not haphazardly that this war on the inhabitants and their situated ecology comprises the promotion of a global “nomad” citizen, fitting with the universal interface of smartphones and the internet economy, getting served by a new local Uber-proletariat. Habitat and habits have the same Latin root. The same is worth for the Greek Ethos, that we find in ethology and ethics. So, each time we manage to make happen and survive an “ethos”, a situated way of inhabiting our world, we foster our immunity in the face of division and profit, make us stronger and smarter in the indigenous way that I have been trying to describe here.
The Indigenous Principle relies on a profound belief in this rhizomatic ecology, the conviction that a livable and creative “humanity” (collection of ethoi) will result if people are allowed simply locally live in relations with their ecosystems and collectively organize the use of their resources. An ecology that is made of utter radicalism and moral optimism.
How forests think. Eduardo Kohn, 2014.
L’arbre du monde: la cosmologie celtique. Patrice Lajoye, 2016.
Anti-Oedipus. Capitalism and schizophrenia. Deleuze & Guattari, 1972.
To our friends. Invisible Committee, 2014.
La société contre l’Etat. Pierre Clastres, 1974.
Ethics. Baruch de Spinoza.
The parasite. Michel Serres, 1982.
* “Umwelt” is a crucial word here, it was proposed by von Uexküll for a semiotic and bio-ecological use. Meaning the surrounding world (which can be different for each species/individual), it refers to the world that I can sense. In the more anthropological use we made of the word, the Umwelt may extend its coverage by the means of additive vicinities and the alliances with clans, totems and spirits, but never so far that it turns into an abstraction, a Global Thing (in Indigenous peoples, the Big Unity of Earth is always thought as the origin, the Mother Goddess, but never as a global territory – which exists only in the mindset of conquerors).
*** “Assemblage” (“Agencement” in French) is used by Deleuze and Guattari in “A Thousand Plateaus” as an ontological category shaped on the biological and ecological model of dynamic ensembles, enduring through their redefinition.
Amour, crétinisation, négentropie… cette brève grille de lecture propose un aperçu de la pensée de Bernard Stiegler, philosophe prospectiviste et spécialiste de l’internet.
Des plantes à fleurs attirent et récompensent les insectes, qui transportent le pollen d’une fleur et d’un individu à l’autre. La symbiose ainsi établie fait de l’insecte une sorte d’organe externe de la plante (Photo : Forest Wander).
1. L’économie contributive ou économie-pollen : Il s’agit de faire des externalités positives le cœur même de l’économie (d’où la référence à la pollinisation). Le modèle numérique est Wikipédia, la source d’information encyclopédique la plus utilisée, sûre et à jour, dont le modèle économique repose presque exclusivement sur la passion et l’amour du savoir des contributeurs. Le modèle socio-économique correspondant serait la généralisation d’un statut proche de celui des « intermittents du spectacle » : une société des « amateurs », à l’heure où l’automatisation s’apprête à remplacer la quasi-totalité des emplois salariés (2, 3). C’est le projet politique défendu par Stiegler.
2. Automatisation : Mouvement historique par lequel le capitalisme s’accomplit et se détruit en même temps. Marx déjà décrivait la prolétarisation comme un processus qui dépossède les travailleurs de leurs savoirs, exportés dans le fonctionnement d’une machine dont ils ne sont plus que des effecteurs auxiliaires. Ce phénomène se reproduit à une échelle inédite avec les technologies numériques mobiles, qui anticipent et dirigent les désirs individuels. L’intelligence artificielle, quant à elle, promet de remplacer les métiers même les plus respectés, comme avocat et chirurgien, déjà en voie de disparition. Prolongeant la logique marxienne, Stiegler envisage l’automatisation et ses développements ultimes dans l’intelligence artificielle comme l’aboutissement de ce processus d’aliénation, qui serait en même temps une chance de dépassement du capitalisme. Car ce mouvement conduit le capitalisme dans une impasse, qui répète à l’échelle planétaire le dilemme du fordisme : le capitaliste se trouve pris en tenaille entre la logique qui le pousse à augmenter sans cesse ses marges au détriment des salaires, et une logique inverse qui devrait le conduire à favoriser leur pouvoir d’achat pour permettre l’écoulement de sa production à bon prix. Stiegler y voit la possibilité d’une nouvelle forme de redistribution des richesses, mise en place par des (super)États, et dont le but n’est plus d’aliéner la force de travail des salariés, mais de libérer le travail passionné des contributeurs dans une société des « amateurs » (1, 3).
3. Amateurs : l’amateur est la figure centrale de l’économie contributive voulue par Stiegler. Il fait son travail non par obligation ou contrat, en tant qu’employé et contre un salaire, mais mû par une forme spéciale de libido : l’amour ou le goût pour son art, son sujet d’étude, son domaine d’action. Au contraire de l’expert, l’amateur ne jouit pas d’un statut d’autorité a priori. Sa légitimité est inhérente à ses propres productions : ses légumes s’il est agriculteur, ses pièces de théâtre s’il est dramaturge, ses expériences s’il est scientifique, ses chansons s’il est musicien, etc. Sa motivation (et sa légitimité) n’est pas mesurée par un salaire, négocié avec le capitaliste, mais par son propre élan libidinal.
4. Capacitation : dans le cadre de l’économie-pollen (1) prônée par Stiegler, le rôle de la politique devrait être de mettre – par tous les moyens nécessaires – les individus en situation de contribuer, c’est-à-dire de consacrer le maximum de leur temps et de leur énergie à assouvir et accomplir leur désir de savoir, savoir-faire, savoir créer, soigner… On peut lui opposer la « crétinisation » (5), qui est le chemin emprunté par la mondialisation néolibérale, dont l’objectif n’est pas de libérer les puissances créatrices des humains, mais de les engager dans un processus de consommation effrénée. Cela correspond à la capitulation du politique sur le champ de bataille économique, médiatique et technologique, où les individus ont été livrés à un mode de gouvernement alternatif : le marketing.
5.6.7. Crétinisation, disruption, marketing : à la suite de Naomi Klein et de sa « stratégie du choc », Stiegler définit la situation néolibérale comme un état de guerre contre la société et les individus socialisés. Ce que certains appellent fièrement « disruption » est en fait un état d’innovation permanente entretenu artificiellement. Le bombardement de technologies nouvelles et de modes toujours plus éphémères fonctionne comme un « tapis de bombes » qui a pour conséquence, et sans doute pour objectif (c’était en tout cas le projet de Milton Friedman et des Chicago Boys, NDLA), de rendre la société incapable de s’adapter structurellement et collectivement, de digérer les transformations qui s’abattent sur elle. C’est ainsi que le concept directeur de Progrès à long terme, est devenu une technique de gouvernement économique inspirée de la guerre militaire. Elle produit des individus isolés et englués dans un présent perpétuel, contraints de se conformer à l’image théorique que la doctrine économique s’est faite d’eux : des atomes égoïstes en recherche permanente de la jouissance maximum contre un effort minimum. Cette figure de l’Homo oeconomicus est, notons-le, l’exacte inverse de celle de l’amateur (1) promue par Stiegler.
8. Pharmakon: Stiegler utilise le terme pour désigner l’indétermination virulente, l’ambivalence active des technologies numériques. Car avec cette notion de Pharmakon, il ne s’agit pas simplement de dire que ces technologies peuvent être bien ou mal utilisées (même si Stiegler semble parfois adopter un point de vue utilitariste naïf sur le numérique), mais qu’elles sont des puissances qui, si on n’y prend garde, sont capables de nous transformer en crétins. À la manière du langage et de l’écriture pour Platon, et bien sûr des plantes dans la plupart des sociétés traditionnelles ou anciennes, le Pharmakon désigne une puissance qui demande une attention très spécifique, parce qu’elle peut aussi bien sauver que tuer. C’est ainsi que l’absence d’attention éducative et d’investissement politique dans le champ des technologies a libéré la puissance de crétinisation du Pharmakon numérique. Cela correspond au fait que le politique a abdiqué ses droits au profit d’un gouvernement de marketing global, d’un projet de société marchande mondialisée.
9. Amour (ou libido, ou désir) : Malgré un diagnostic radicalement sombre sur la « crétinisation » de masse, la « bêtise systémique », Stiegler soutient que la femme ou l’homme, quels qu’ils soient, ne désirent pas prioritairement l’accumulation de marchandises destinées par avance à l’obsolescence (et donc vecteurs d’une angoisse que le consumérisme ne peut combattre que par leur renouvellement toujours plus rapide). Comme toute l’histoire en témoigne, le désir se porte en général sur des divinités, des formes sociales, des objets et des émotions artistiques, des personnes, des savoirs, des structures sociales (p.ex. la famille), etc. Tous ces désirs prennent sens dans un mouvement de socialisation, et ils participent à la perpétuation des formes sociales dans une société donnée (cf. les rites et les fêtes traditionnelles, l’institution du mariage, etc.). Pour Stiegler, cette forme volatile et subtile du désir est la condition anthropologique même. Dans ce cadre, le désir supposé égoïste et matérialiste, qui définit l’Homo oeconomicus, est avant tout le fruit d’une stratégie délibérée qui consiste à saper sans relâche les formes socialisées du désir pour le réorienter sur des pulsions individuelles primaires et, in fine, sur des objets de consommation. C’est notamment la tâche du marketing comme forme de gouvernement.
10. Négentropie : Face aux lois thermodynamiques de l’univers, la vie apparaît comme une anomalie temporaire et cependant miraculeuse. Alors que la règle est à la dissipation d’énergie (l’entropie), c’est-à-dire l’expansion du désordre cosmique, la dilution de tout dans un univers froid et inerte, l’évolution et le développement biologiques, mais aussi leurs prolongements sociaux, parviennent à remonter le courant thermodynamique en fabriquant de la complexité, de la cohésion, de l’organisation, de la résilience, de l’endurance. Cette faculté rare de la vie à résister et s’adapter devrait être célébrée et cultivée à travers l’éducation, la socialisation, etc. Mais c’est le mouvement inverse qui s’est enclenché à l’échelle planétaire avec le néolibéralisme et le capitalisme des data, qui proposent la pulvérisation des sociétés et des individus en une multitude de pulsions et de transactions de plus en plus immédiates et rapides.
Notre article sur Les machines de Félix Guattari pour découvrir les implications éthiques et politiques de la négentropie dans une écologie intégrale.
NB: cette grille de lecture a été composée après le visionnage d’une dizaine de vidéos disponibles sur Youtube. Je n’ai pas lu les ouvrages rédigés par Bernard Stiegler.
« Ainsi, l’État serait cette forme gloutonne qui décrit moins l’évolution des sociétés que les rapports de domination entre les peuples. Les Romains n’ont pas éradiqué les Gaulois. Ils les ont administrés, assujettis et taxés… »
Partant de l’idée que l’État est une forme gloutonne qui décrit moins l’évolution des sociétés que des rapports de domination entre les peuples, constatant qu’il n’est plus que la dépouille d’une démocratie aux pieds du Capital global, on peut s’interroger sur les appels contemporains à la figure du Peuple. Et au-delà de la critique historique, rêver à l’émergence de peuples à venir, actualisations d’un Peuple-rhizome qui ne serait ni global ni local.
L’appel au Peuple, l’accusation tous azimuts de « populisme », l’opposition entre les élites et les « 99% », les débats et replis « identitaires » face à la mondialisation du Capital : l’époque brasse les peurs et les colères autour de l’idée qu’il y aurait, formant le tissu vivant de chaque pays, un « Peuple », avec ses racines, sa langue, ses modes de vie ou son « tempérament ». Face à cette hypothèse, les représentants d’une démocratie libérale drapée dans sa dignité (mais nue par-dessous) prétendent incarner l’ouverture, la modernité, et défendre le Progrès. Nous sommes nombreux à tenir aujourd’hui ces parangons de la démocratie représentative pour les marionnettes exsangues d’un capitalisme global en phase finale de destruction. Pour autant, faut-il en appeler à cette figure du Peuple ? Et si oui, sous quelles modalités ? Cette figure a-t-elle un fondement historique quelconque ? Et la refondation sociale et politique sur des Peuples nationaux, avec leur supposée « identité », est-elle une voie à considérer sérieusement pour sortir du globalisme néolibéral et mettre un terme à ses destruction sociales et environnementales ? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord s’accorder sur la nature des termes États ou Peuples. C’est l’objet de cette tentative.
J’ai régulièrement été affligé par la propension des politiciens de droite, lorsqu’ils imaginent s’adresser aux électeurs de l’extrême-droite, à revendiquer nos prétendues « racines judéo-chrétienne ». Ils pourraient aussi bien faire appel, par exemple, aux langues et structures symboliques indo-européennes, à la philosophie et la démocratie grecques, au droit romain, etc. Car en matière de racines judéo-chrétiennes, nous avons surtout l’expérience antique d’une colonisation mentale, d’un l’impérialisme monothéiste pratiquant l’oblitération, la diabolisation ou le reconditionnement des divinités et rites anciens, de l’attachement aux lieux et aux savoirs ancestraux, tout cela au nom d’un Dieu unique, jaloux et exigeant, importé des paysages semi-arides du Proche-Orient. En appeler au « Peuple » – pour le craindre ou s’en faire le porte-voix – me semble relever de la même pantomime à courte vue que d’en appeler à nos racines chrétiennes. À l’appui de cette thèse, je voudrais simplement développer les notions d’État, Peuple et Nation dans le sillon de quelques textes de Deleuze et Guattari.
1. L’État et les peuples.
L’État est, selon Deleuze et Guattari dans Mille plateaux, un « appareil de capture » : une machine d’incorporation, de soumission, de hiérarchisation et d’assignation géographique. Il naît en une fois, disent les auteurs, et sans doute dans les temps les plus archaïques. D’abord comme forme vague en surplomb, ou comme la menace conjurée que décrit Pierre Clastres chez les peuples d’Amazonie dans La société contre l’État. La pulsion de l’État, son travail historique incessant, est de s’approprier d’autres types d’organisation et d’en faire des parties, des régions, des classes sociales assujetties. Aussi, c’est toujours de l’extérieur que l’État advient aux sociétés « primitives » : selon de multiples récits légendaires, des hordes de conquérants « à la peau claire » viennent ainsi imposer leur joug, armés de la structure d’un État et de la figure astrale d’un Souverain. Ainsi, ils ne détruisent pas les structures villageoises productives, mais ils leur assignent une identité fixe dans un espace « strié » mesurable et balisé, leur inflige l’impôt et la monnaie, prélèvent sur la production, s’érigent en propriétaires en droit des terres occupées. Ce qui frappe d’abord dans ce récit deleuzien des origines, c’est qu’il n’y a pas « un peuple et des élites », comme il y aurait « les bourgeois » et « les travailleurs » dans la vulgate moderne, mais bien deux peuples : un peuple conquis et un peuple conquérant*.
Mais face à la tendance sclérosante, fixatrice et pyramidale de l’État comme appareil de capture, Deleuze et Guattari distinguent une tendance opposée : à la dissolution, la destruction, la décentralisation. Cette tendance est incarnée originellement par des peuples de guerriers nomades, surgissant et disparaissant dans un « espace lisse », fluide, faisant porter une menace sombre et insaisissable sur l’intégrité des États et des cités. Régulièrement, l’État a pu s’approprier les puissances guerrières, les discipliner et les arraisonner pour en faire un appareil militaire à sa solde, mais jamais il ne peut éteindre totalement la menace, comme en témoignent les multiples exemples de putschs militaires qui jalonnent l’histoire. Dumézil a montré comment, dans les sociétés Indo-Européenne, de l’Inde à la Scandinavie, le pôle guerrier se soumet à un pouvoir bifide, qui possède une tête religieuse et une tête royale. Les empires antiques, suspendus à la figure d’un despote, lui-même relié par un lien de filiation à une Divinité, solaire et suprême ou unique, aspirent dans leur mouvement de conversion au ciel les forces symbiotiques d’alliance productive avec la terre et les forces diffuses et nomades de la guerre. C’est précisément cette tête religieuse qui a probablement donné prise à la contagion judéo-chrétienne dans les sociétés européennes antiques et médiévales, où les polythéismes anciens ont été marginalisés ou recouverts, transformés notamment en cultes des Saints.
2. États-Nations vs capitalisme globalisé.
Ainsi, l’État serait cette forme gloutonne qui décrit moins l’évolution des sociétés que les rapports de domination entre les peuples. Les Romains n’ont pas éradiqué les Gaulois. Ils les ont administrés, assujettis. Et taxés. L’Empire comme Super-État incorporant d’autres États. La noblesse (les castes et les classes) comme préservation d’un genus, de la pureté d’un peuple dominant. Et l’anoblissement comme cooptation de dominés par les dominants : certains Gaulois ont ainsi été élevés à des rangs, titres et fonctions de l’État ou de l’armée romaine. Il est vrai que l’universalisme chrétien est venu jeter une couche de ciment unificateur sur cette stratification. La bourgeoisie marchande a ensuite fait déferler une deuxième vague au pouvoir dissolvant. Enfin, l’individualisme de la théorie économique moderne a figé dans une représentation abstraite l’idée d’un individu égal en droit à tous les autres, et donc d’une société en théorie totalement ameublie, particulaire. Au bout de ce processus, l’État serait devenu la forme vide qui s’impose à un peuple unique et indéterminé, la forme universelle pour la souveraineté de tout peuple. Cependant, la forme moderne des États – les États-Nations – s’accompagne du postulat qu’il existe, pour chaque État, un Peuple correspondant. Et n’est-ce pas ce qu’est la Nation : une projection de l’État moderne sur un hypothétique Peuple qui lui correspondrait ? Il n’empêche, cette Nation ne peut oblitérer totalement la multiplicité et la duplicité de la notion de Peuple. Multiplicité, car ce sont des peuples qui se trouvent englobés sous la totalisation étatique. Duplicité, car l’État est d’abord le fait d’un peuple, qui envahit, asservit et/ou administre un ou plusieurs autres peuples. La France ne tire-t-elle pas son nom d’un peuple d’envahisseurs… et puis d’un processus de centralisation qui conjure et étouffe les langues et coutumes des peuples locaux ?
Pourtant, tout cela masque mal une réalité criante : l’âge des États touche à sa fin. Bien sûr, ce ne sont pas à proprement parler les puissances nomades guerrières, décrites par Deleuze et Guattari, qui ont porté l’estocade dans la phase de déréliction contemporaine de l’État. Dans le premier tome de Capitalisme et schizophrénie, L’Anti-Œdipe, les auteurs indiquent en effet que la forme de déterritorialisation fatale à l’État, c’est le mouvement du capitalisme lui-même : le devenir-indépendant et le devenir-global du Capital. Dès lors, lorsqu’on prétend opposer progressisme et populisme, ce sont deux dépouilles que l’on agite. Celle d’un État souverain dans le concert universaliste des Nations, et celle de la Nation elle-même comme Peuple, qui n’est que l’envers ou la projection de l’État. Le premier a abdiqué depuis fort longtemps devant la puissance du capitalisme global. La seconde repose sur un amas de populations qui ont été systématiquement coupées de leurs pratiques et de leurs écosystèmes par l’action conjointe ou successive de l’État centralisateur et de l’économie capitaliste globalisée.
Dès lors, en guise de Peuple, nous n’aurions guère plus que quelques survivances locales, là où patois, folklores et spécialités culinaires ont peu ou prou survécu à la christianisation, la modernisation et la globalisation ? Reliquats de peuples auxquels nous pourrions tout juste ajouter l’exemple exotique des peuples indigènes, qui ont résisté à l’incorporation dans les structures socio-économico-religieuses des États issus des différentes vagues coloniales**. N’allons pas trop vite… Car il ne faut peut-être pas exclure l’apparition éventuelle de peuples nouveaux, de peuples en devenir, qui se fomentent dans les marges et les périphéries abandonnées par les États désarmés et désargentés, et qui seront finalement délaissées par le capital lui-même, lorsqu’il se sera replié sur une élite urbaine et un réseau de mégapoles connectées, à la suite de catastrophes écologiques à venir, de guerre ou de pénuries, lesquelles rompront la continuité physique des réseaux de transport, d’énergie et d’information. Ces peuples évoquent le peuple idéel du Comité invisible : un peuple qui est le « produit » plutôt que l’auteur de sa propre révolution. Mais ils ne peuvent s’y réduire.
S’ils émergent, ces noyaux de peuple ou néo-peuples seront selon moi les héritiers de trois lignées ou série de potentialités et d’événements : (1) la nécessité de former des organisations autarciques et solidaires à l’échelle locale, pour échapper à la fois à la famine et à la violence, comme le prophétisent les théoriciens de l’effondrement tels que Pablo Servigne ; (2) la survivance réactivée des savoirs anciens en matière agricole, culinaire et thérapeutique, mais aussi de savoirs cultuels et rituels qui permettent de « faire peuple », non seulement entre habitants, mais avec les écosystèmes et les puissances naturelles (symbioses étendues**) ; (3) des alliances ponctuelles, réseaux de résistance, échanges aux lisières et effets de diffusion nomade ; bref, de la progression souterraine, anarchique et anticapitaliste d’un «Peuple-rhizome» contre-culturel, plus ou moins guerrier, qui alimente de proche en proche ces bourgeons locaux avec la sève des pratiques et des savoirs formés et formulés dans ses multiples lieux d’actualisation.
* La lecture de James C Scott (Homo domesticus), postérieure à la rédaction de cet article, m’a apporté des confirmations archéologiques, ainsi que quelques nuances, à la position de Deleuze et Guattari. En particulier, Scott décrit les premiers Etats comme des « machines démographiques », dont la vocation essentielle consistait à concentrer des populations et à les asservir par le travail, notamment agricole. Il insiste sur le fait que ces Etats pratiquaient couramment des guerres de populations, destinées à importer de la main-d’oeuvre et des femmes.
** Voir mon article : L’impératif indigène (sous-titre : « Faire peuple au-delà de l’humain »).
Clastres P., La société contre l’État.
Comité Invisible, À nos amis.
Deleuze G. et Guattari F., Mille Plateaux : « Traité de Nomadologie » et « Appareil de Capture ».
Deleuze G. et Guattari F., L’Anti-Œdipe : « Sauvages, barbares et civilisés ».
Dumézil G., Mythes et épopées.
Servigne P., L’entraide : l’autre loi de la nature.
C’est toujours de manière un peu commode que l’on renvoie les fêtes et traditions de nos contrées à un vague passé religieux, teinté d’obscurantisme médiéval et de superstitions puériles. Cette vision sans profondeur est la créature mesmérisée de notre fantasme de rupture radicale entre un passé naïf et une modernité enfin lucide. Pourtant, à l’instar des traditions orales vivantes, qui conquièrent leur immutabilité en absorbant secrètement le cours de l’histoire, le folklore processionnaire est un livre ambulant où les mots circulent déguisés. Loin de nos simplifications rétrospectives, il raconte une histoire politique et souligne la rémanence de structures sociales et symboliques plus anciennes que le christianisme lui-même. Car en Europe, le monothéisme fanatique de Paul ne s’est jamais totalement imposé dans le cœur du tissu productif et social, sinon au prix de syncrétismes, de compromis et de travestissements de surface. Sous le plafond céleste du pouvoir absolutiste et les artifices liturgiques, des drames antiques continuent de se jouer, qui rattachent les humains à leurs terres, leurs écosystèmes, ainsi qu’aux grandes structures sociales telles que celles décrites par George Dumézil dans ses analyses structurales des sociétés indo-européennes.
L’ordre du monde : les trois fonctions indo-européennes sous un christianisme ornemental
C’est ce récit d’une christianisation syncrétique et inachevée que j’ai vu défiler un jour de mai 2018, lors de la procession de Mons (Belgique). Un récit qui n’est étayé par aucune vérification historique, je m’empresse de le concéder. Tout d’abord, la procession m’a raconté la tripartition du monde propre à la culture celte et aux systèmes de pensée indo-européens. On y voit défiler, en alternance : les confréries religieuses ; les groupes d’artisans ou de paysans ; les hommes en armes et cavaliers. On retrouve ainsi les trois fonctions de Dumézil : productive, religieuse et guerrière. Elles présentent des signes distinctifs. (1) Les producteurs sont nettement marqués par leur appartenance à la terre. Vêtus de couleurs ternes, leurs tenues souvent unies sont faites pour se fondre dans un environnement naturel. Chaussés de grolles imposantes en cuir brun ou de gros sabots de bois, ils portent parfois une deuxième paire de chaussures à la main. Leur statut de prolongement terrestre est ainsi renforcé, à la manière de l’arbre dont le bois émerge du sol, de l’animal dont les sabots s’enfoncent dans l’humus. (2) À l’opposé, les figurants des groupes religieux semblent flotter au-dessus du sol. Leur chasuble ou robe touche presque terre, dissimulant les pieds (il est clair que ces derniers sont présumés invisibles, puisque les figurants portent leurs chaussures habituelles). Ils transportent les reliques d’un saint, chaque paroisse ou village exhibant les restes ou les moulages de sa propre figure tutélaire. Ici, c’est la magie des lieux sacrés et la filiation mythique des communautés qui se donnent à voir. (3) Enfin, la fonction guerrière est marquée par des formes pointues et des motifs tout en lignes et contrastes. Les protagonistes évoquent la guêpe pour sa livrée aposématique et son dard menaçant. Armés et chaussés de bottes, ils portent des chapeaux, souvent à plume, et des armes qui comme leurs couleurs, invoquent des puissances animales de prédation et de célérité, quand ce n’est pas la monture elle-même qui rehausse les qualités du guerrier de sa force animale.
Certes, les trois fonctions sont unifiées et enserrées dans un corset chrétien, chaque groupe folklorique défilant sous le patronage d’un saint. Mais cela se fait au prix d’un compromis, et non des moindres, puisqu’il s’agit tout simplement d’une concession à l’éthos polythéiste des populations d’origine pré-chrétienne. Autant dire le renoncement au geste fondateur du monothéisme, né dans le rejet des idoles, stigmates d’une filiation jugée impure entre les humains et les puissances terrestres. Un second compromis concerne la place de l’élément féminin dans le cortège. L’exclusion manifeste des femmes se traduit par leur confinement dans des groupes religieux afonctionnels, dont les membres sont soumises à Dieu et vouées à la chasteté. Mais ici encore, le retour du refoulé (c’est-à-dire les fonctions religieuses de prêtresse et de guérisseuse qu’occupaient des femmes dans les sociétés anciennes et jusqu’au Moyen Âge) se fait sentir par la présence de figures tutélaires féminines, à commencer par la plus importante d’entre elles : Sainte Waudru, patronne et fondatrice de la ville. Le Car d’Or, qui ferme le cortège et soulève les vivats de la foule sur son passage, est un concentré de tout ce qui précède. Les chevaux de traits tirant leur lourd fardeau de bois rappellent la fonction productrice, tandis que le char lui-même et ses ornements baroques évoquent la fonction guerrière. Enfin, le prêtre et les enfants de cœur fournissent le contenu religieux, de même que la châsse transportant les os de Sainte Waudru, renvoyant à la figure originaire et matriarcale des anciens polythéismes.
L’ordre social : le Peuple et l’État se défient sous l’oeil noir du Capital
En superposition à ce défilé de figures indo-européennes christianisées, c’est le spectacle d’une autre transformation historique qui se joue. Autour du cortège, une population galvanisée et indocile manifeste par des chants et des mouvements de foule une agitation qui flirte joyeusement avec l’insurrection. Le principe d’ordre opposé, se déploie dans le cortège avec des pompiers armés et en uniformes, lâchant des salves vers le ciel, à la manière d’une semonce adressée aux éventuels fauteurs de troubles. Représentants des autorités et des forces policières complètent ce tableau par une touche qui n’a plus grand-chose de folklorique. Voici donc les figures duales du Peuple et de l’État qui s’avancent. Le premier mime la menace d’un soulèvement, le second brandit ses armes et exhibe ses uniformes. Le référent appartient encore à l’histoire, quoique plus récente, puisqu’il s’agit de la figure étatique, héritière modernisée de la puissance royale divinisée. Mais c’est une histoire plus récente, qui n’est pas (encore) thématisée folkloriquement, qui se prolonge dans la réalité sociale présente, avec de véritables affrontements, arrestations, enfermements, toutefois en cours de ritualisation comme en témoignent les affrontements chorégraphiés dans l’arène de sable jaune, sur la Grand-Place.
Bien entendu, le vrai pouvoir, celui qui s’est substitué à l’Eglise et à l’Etat, demeure invisible. L’ordre capitaliste libéral, assurant sans relâche la monétarisation et la privatisation des flux de désir et des morceaux de représentation, n’a nul besoin de magnifier sa présence. Le capitalisme mondial est là, intériorisé dans chaque individu-spectateur, imbu de sa propre fiction de monade reflétant le monde, mais désormais séparé de sa propre inscription dans le lieu, non plus seulement par la projection d’une histoire opaque qui se perd dans un passé obscur, mais par la médiation de l’oeil-écran de son téléphone. La Bête Avide du Capital, elle, se terre patiemment dans l’ombre de nos boîtes noires et de nos boîtes crâniennes, attendant que les traditions et folklores s’éteignent sous l’éclipse du tourisme low-cost et s’étiolent en témoignages instantanés dans le grand réseau neuronal du data-business.
Le désordre originaire : joies et angoisses de la dissolution et des fusions naturelles
Quant au combat de Saint Georges et du Dragon, dit « Lumeçon », on y retrouverait sans doute certains éléments décrits ci-dessus. Mais il comporte aussi quelque chose qui échappe manifestement à la logique du cortège (et qui s’en échappe littéralement). Quelque chose qui semble irréductible à tout ordre social, et que l’on résume habituellement par l’antagonisme du Bien et du Mal. Diables, dragon et hommes de feuilles contre chiens, cheval et chevalier sont des ingrédients de l’imaginaire légendaire du Moyen Âge, eux-mêmes hérités d’un passé pré-chrétien. Car ils manifestent à nouveau un élément bien plus antique, à la fois originaire et permanent, celui des puissances indomptables de la nature sauvage. Les diables évoquent le très ancien Pan et ses successeurs, satyres et faunes antiques. Les hommes de feuilles rappellent également les puissances de la forêt, rebelles à la civilisation. Le dragon est la créature légendaire par excellence, incarnation de la sauvagerie la plus irréductible et des puissances monstrueuses d’un passé immémorial, subsistant au coeur de la forêt ou au fond d’un marais, suivant les légendes. Dès le XVIe siècle, les premiers voyageurs chrétiens en Amérique comparaient les divinités forestières des Indiens d’Amazonie au dragon de Saint Michel, insistant sur la capacité du Diable à prendre toutes sortes de formes émergeant de la nature sauvage*. Au passage, la féminité du dragon semble une hypothèse intéressante. Elle est suggérée par la chanson du doudou (« poupée » ou « mama ») et fait écho à la figure d’une divinité naturelle originaire et peu docile, récurrente dans le monde indo-européen (cf. la Gaia d’Hésiode)**.
Face aux puissances naturelles et sexuelles débridées : le code de la chevalerie, appuyé par les forces animales domptées et apprivoisées du cheval et des chiens de meute, rejouent le combat par où l’humain s’extrait de la nature tout en rendant hommage à sa puissance, échangeant avec elle des attributs de puissance, virilité ou maternité. C’est autour de l’arène de ce combat que la liesse populaire dérive en tourbillons d’ivresse et de musique, non sans évoquer les bacchantes romaines et les orgies dionysiaques du monde grec archaïque. Dans ces Mystères antiques, où la danse et les boissons fermentées alimentent une transe collective, les conventions sociales sont provisoirement abolies. Femmes et hommes, quels que soient leur rang et leur fonction, expérimentent ensemble la fragilité des conventions sociales et des identités individuelles, s’échappant provisoirement dans un monde placé sous le signe de la licence sexuelle et des pouvoirs inquiétants du végétal et de ses transformations, notamment le vin et la bière, héritage putatif de lointaines pratiques chamaniques à base de plantes sauvages. Lorsque le Montois émerge de cette ivresse aux relents millénaires, se réveillant de sa rêverie annuelle, il aura pourtant l’impression étrange de replonger dans une réalité qui a le goût d’une longue léthargie. Une léthargie d’un an.
* Cf. Narby J et Huxley F, Anthologie du chamanisme, Albin Michel 2002.
** Il faut ici rappeler qu’à la fin du Moyen-Âge, les femmes ont été, à l’instar des chamans brésiliens, associées aux pratiques diaboliques des mystères naturels et à la connaissance des plantes et de leur pouvoir. C’est sous cette bannière que s’est déroulée la chasse aux sorcières, le plus grand massacre de genre de notre histoire.