Le COVID-19 valait bien un carnaval

L’un des premiers chocs de la crise a été pour nous l’annulation de plusieurs carnavals. Ainsi, une « petite » grippe allait avoir raison de nos traditions millénaires ? Après réflexion, nous avons pourtant bien eu un carnaval, et de grande ampleur. Peut-être même une tragédie dionysiaque. Mais quel en sera le dénouement ?

Dans la Grèce ancienne, la tragédie était d’abord une fête religieuse célébrée à l’orée du printemps. Elle était dédiée à Dionysos, un dieu étrange, connu pour être le patron des transes collectives et des breuvages capiteux. À l’instar de nos carnavals, la fête dionysiaque annonce la renaissance de la nature, tout en faisant sentir la fragilité de l’ordre social et du pouvoir en place. Comme pour nous rappeler que la puissance vitale et enivrante de la nature et du végétal n’est pas dénuée de certains risques. Et que la cité ne peut être totalement préservée du monde sauvage. Celui des forêts, des fauves. Et des virus…

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Article à suivre dans le numéro d’avril 2020 de la revue Kairos, dans le cadre du dossier : Le Covid-19 va-t-il tuer… le capitalisme ?

Les 7 vérités de Gaël Giraud

Climat, économie, inégalité… Nous résumons ici le point de vue de Gaël Giraud, pour tenter d’articuler des enjeux cruciaux et résister aux abstractions des économistes. Un texte en forme de boucle de rétroaction !

Si comme moi, vous n’êtes pas un spécialiste de l’économie et de la climatologie, articuler ces deux dimensions vous paraît peut-être un défi impossible. C’est pourtant un enjeu majeur, et force est de constater que les discours des économistes ne nous aident pas à nous en emparer, tant ils sont lourds de menaces implicites et d’autoritarisme pseudo-scientifique (« si vous faites ça, vous aurez des millions de chômeurs »). L’un d’entre eux, Gaël Giraud, défend pourtant un point de vue singulier, à l’image de son parcours original de prêtre jésuite et économiste de haut vol. Par bonheur, il est aussi un excellent pédagogue et n’est pas avare d’explications, notamment sur les ondes radio et sous forme de conférences youtubées. Pour résumer les grandes lignes de sa pensée, nous nous sommes basés sur une conférence… Lire la suite

Collapsologie : One Point

La thèse de l’effondrement suscite souvent des faux débats. Elle pose aussi de vraies questions.L’épidémie du covid-19 nous confronte à ces questions. Malgré l’image médiatique d’une humanité unie pour faire « la guerre contre le virus » ou « sauver la planète », des options radicalement différentes se présentent devant nous.

Parmi les débats qui ont agité nos médias ces derniers mois, il en est un qui mérite un éclairage nouveau sous l’angle de l’épidémie de coronavirus. Il s’agit de l’affrontement entre ceux qui prédisent l’effondrement de la civilisation et ceux qui s’érigent contre cette prédiction, la considérant comme scientifiquement douteuse et moralement défaitiste, voire irresponsable. Un débat qui nous a arraché plus de soupirs que de sourires, en particulier quand il oppose artificiellement des personnes partageant pourtant un constat essentiel : il est nécessaire d’agir de manière urgente et forte… Lire la suite

Cet article a été publié dans une version légèrement différente sur lalibre.be

Un virus très libéral

Le covid-19 ouvrira-t-il une nouvelle ère de démondialisation, comme certain l’espèrent ? Des données objectives, notamment économiques, incitent à moins d’optimisme. Sauf si les peuples s’en mêlent…

Depuis quelques jours, on entend des voix sages et autorisées s’élever pour dénoncer les excès de la mondialisation, des ministres plaider pour une relocalisation de la production, des économistes rappeler qu’un financement suffisant des hôpitaux et de la recherche fait partie des fondamentaux d’une économie. Des analystes proposent même que cette crise soit l’occasion de repenser les lois de l’économie et enclencher une transition vers une société plus juste et plus durable… Lire la suite

Défense du complotisme

Le complotisme est-il un virus mortel pour nos démocraties, ou bien une forme imaginative pour s’approprier collectivement des problèmes qu’on nous présente comme trop complexes pour être laissés aux mains de non experts ? Et s’il était tout simplement la figure démocratique que mérite notre époque ?

Ce qu’il y a de bien, avec les théories du complot, c’est qu’elles stimulent l’imagination. L’intrigue opère à la manière d’un schème d’intelligibilité, qui permet au plus grand nombre de se saisir par la pensée, mais aussi parfois par la méfiance et la colère, de situations complexes et confuses qui sont le lot de notre époque mondialisée. Vous ne lirez donc pas ici une énième condamnation publique du complotisme, au chef de fléau qui menace les démocraties. Au contraire, je voudrais tenter de montrer en quoi il s’agit plutôt d’une précieuse manifestation de vigueur démocratique… Lire la suite

Le Moyen Âge ou la délocalisation

Après la lecture de « La civilisation féodale » de Baschet, on tente de décrire une vaste opération de transformation de l’espace médiéval, qui annonce la transformation capitaliste.

La disparition de Saint Adrien. Photo: M_Collette©

Dans le cadre de nos réflexions sur les anthropospaces, nous proposons ici une analyse de la topographie religieuse au Moyen Âge, basée sur l’ouvrage de Jérôme Baschet, La civilisation féodale. Nous suggérons une reconfiguration en deux temps : centralisation rurale de l’espace religieux ; projection céleste du sacré. L’enjeu de cette opération, c’est une délocalisation générale, la dissipation de la puissance des lieux, la répudiation d’un espace tissé en commun avec les autres humains et non-humains. La terre deviendra bientôt un lieu de pure négativité… Lire la suite

Amazon, l’État et les guerriers nomades.

Le triomphe d’Amazon est-il un nouvel épisode – ou l’apothéose sombre – de la guerre entre États sédentaires et guerriers nomades? Dans cette nouvelle enquête à la recherche du présent profond, nous analysons 6 vérités sur le géant numérique, d’après le film « Le monde selon Amazon ».

C’est notre sujet d’étude du moment, à Symbiosphere : la guerre entre les États sédentaires et des tribus nomades (les fameux « Barbares ») est presqu’aussi vieille que l’État lui-même (1). Elle fait partie de sa construction et de sa consolidation, mais aussi de son imaginaire, de sa geste. Au fil d’une histoire plusieurs fois millénaire, cette opposition tisse une dialectique de contrôle, de peur et de violence dont les épisodes se soldent le plus souvent par des arrangements guerriers et commerciaux, plus ou moins transitoires, et mènent occasionnellement… Lire la suite

Gaia et l’Hydre capitaliste

Avec ce court essai de mythologie contemporaine, la tragédie environnementale s’inscrit dans la lutte antique entre les dieux, les monstres et les hommes. Une histoire bien plus ancienne que l’idée folle de contrôler le monde qui a dévoré l’esprit halluciné des Hommes modernes.

Related image Les polypes d’une hydre se ramifient indéfiniment et ses tentacules sont dotés de cellules évaginant un filament venimeux. Une symbiose avec des algues microscopiques lui donne sa teinte verdâtre (image : fr.nextews.com).

 

Pendant quelques décennies, dans les années 1980 et 1990, il y avait dans les élites libérales la conviction sincère que la mondialisation de l’économie de marché serait profitable au plus grand nombre. Ce processus devait conduire à l’augmentation globale des libertés individuelles, une élévation moyenne du niveau de vie et du confort individuels ainsi qu’un recul net et relatif de la pauvreté. Naturellement, il ne s’agissait pas d’un progrès vers l’égalité réelle ni de la fin des disparités sociales générées et entretenues par les profits du capital, mais après tout, qu’avons-nous à faire de l’égalité si tout le monde est gagnant ? Une équation similaire s’était déjà bouclée au sein des sociétés occidentales, sous la forme d’un contrat que l’on pourrait appeler le « deal capitaliste » et qui consistait à accepter l’extension du domaine de l’absence de lutte, c’est-à-dire le pouvoir du capital et la loi du marché, en échange du fait qu’une partie – même modique – des profits générés seraient redistribués (par les aides sociales et les salaires) de manière qu’il n’y ait pas – ou peu – de perdants. Au passage, nos partis « socialistes » ont conclu là un pacte diabolique qu’ils paient très cher aujourd’hui.

L’intrusion de Gaia

Je n’aborde pas ici la question morale qui consisterait à se demander si les axiomes anthropologiques du libéralisme – à savoir la définition d’un Homo œconomicus dont l’existence est régie par la poursuite rationnelle de l’intérêt individuel (une conception supposée « objective » parce qu’appuyée sur les hypothèses des biologistes néodarwiniens) – sont véritablement de nature à élever l’humain et à rendre compte de ses aspirations. Car en admettant même qu’on se satisfasse de cette anthropologie desséchée et de son assise scientifique réductionniste, quelque chose nous est arrivé qui rend caduques les utopies libérales. Ce « quelque chose », c’est ce qu’Isabelle Stengers a appelé « l’intrusion de Gaia », c’est-à-dire les premiers soubresauts d’une réaction globale – climatique et écosystémique – de la biosphère. Près de trois millénaires avant d’être convoquée par James Lovelock et Lynn Margulis pour décrire l’ensemble de la biosphère, y compris la composition biogénique des sols et de l’atmosphère, comme un système relationnel et réactionnel mouvant (que nous appelons « symbiosphère »), Gaia était la déesse primordiale de la mythologie hésiodique. Elle est donc en quelque sorte, notre mère à tous, nous autres Européens et héritiers de la pensée grecque.

En effet, le surgissement de Gaia, la façon dont les savants du GIEC décèlent le dérapage climatique comme une « réaction » du système Terre à l’activité des humains, tout cela vient mettre brutalement un terme à l’idée d’un quelconque deal qui permettrait à la fois l’enrichissement sans fin des détenteurs du capital et l’amélioration corrélative des conditions de vie matérielle de l’humanité dans son ensemble. Ce ne sont pas seulement les limites imposées par la Terre (la finitude des ressources) qui rendent le contrat caduc, ce sont les réactions de la biosphère, du système Terre, qui dès aujourd’hui provoquent des manifestations de colère inarrêtables, d’une ampleur titanesque (les Titans sont les enfants de Gaia), dotées d’une inertie séculaires, et d’une violence incontrôlable.

Le capitalisme ou l’Hydre ressuscitée

L’illusion libérale d’un progrès de l’humanité est-elle assimilable à une simple erreur ? Ce serait bien trop facile. Et je vais ici vous entretenir d’une autre figure de la mythologie grecque : l’Hydre de Lerne. Comme souvent, ce cher Wikipédia nous dit l’essentiel de ce qu’il faut en savoir : « Cette créature est décrite comme un monstre possédant plusieurs têtes qui se régénèrent doublement lorsqu’elles sont tranchées, et l’haleine soufflée par les multiples gueules exhale un dangereux poison, même pendant le sommeil du monstre ». Le capitalisme a lui aussi plusieurs têtes, libérales et fourchues. Ses paroles sont chargées de poison, par exemple lorsqu’il abaisse l’humain au niveau de ses intérêts les plus égoïstes, ce qui est la meilleure manière de l’ensorceler pour s’assurer qu’il agira bien comme cela est prévu et souhaité. Et depuis longtemps déjà, le libéralisme a plusieurs têtes. L’une d’elle s’appelle « néolibéralisme », et elle ne peut en aucun cas se prévaloir d’une quelconque candeur morale. La doctrine néolibérale a depuis longtemps intégré les prospectives planétaires du club de Rome et du MIT.

Par conséquent, à moins de considérer que les gens les plus puissants sont aussi les moins informés, le néolibéralisme prône le déploiement ad libitum de l’économie de marché et l’extension des profits du capital, en toute connaissance des conséquences ultimes de ce processus, fondamentalement inégalitaire et insoutenable. Pour rendre supportable cette vision au cynisme morbide, l’hydre peut compter sur une autre tête, que l’on pourrait appeler la technologie et son marketing. Sa mission : développer une utopie de substitution fondée sur une confiance aveugle dans le progrès technique, censé élargir sans cesse l’horizon du développement humain et transhumain, depuis le monde microscopique de l’intelligence artificielle jusqu’à l’infini spatial de la colonisation d’exoplanètes. Après tout, qu’importe le nombre de victimes qui seront sacrifiés sur l’autel de ce projet, puisqu’il en résultera une humanité augmentée, améliorée, voire éternisée dans un grand exode interstellaire, rejouant sans fin l’élection du peuple de Dieu et des Pionniers américains.

La monstruosité insaisissable de l’hydre capitaliste ne demande guère d’explication. Sa capacité à échapper aux bras de l’État et à s’insinuer dans toutes les anfractuosités du monde minéral, organique, social, culturel et psychique, pour en pulvériser les concrétions solides, est quasiment proverbiale (elle fera peut-être prochainement l’objet d’une histoire longue sur notre blog). Reste à aborder la capacité de régénération et de duplication des têtes de l’Hydre. Cette capacité évoque pour nous le livre de Naomi Klein : « la stratégie du choc ». Klein y démontre comment, depuis les années 1970, Milton Friedman et ses adeptes ont développé une théorie de l’expansion du capitalisme qui repose sur un travail de sape systématique du tissu social et des opérations de configuration et de manipulation de l’opinion. Telles les têtes coupées de l’Hydre qui repousse en double exemplaire, elle culmine avec la prolifération « d’alternatives infernales », dans lesquelles nous nous trouvons prisonniers de deux voies également déplaisantes. Exemple : se soumettre aux vieilles structures syndicales et partisanes ou devenir ce travailleur flexible et connecté qui se soumet directement au capital défiscalisé tout en adoptant la dégaine étudiée d’un hipster qui trie ses déchets.

Un combat titanesque à l’issue incertaine

De manière ironique – ou horrifique, c’est selon – cette théorie néolibérale s’est plutôt bien accommodée des premiers tressaillements de Gaia. Ainsi, Naomi Klein montre comment, après l’ouragan Katrina, les forces libérales se sont rapidement reconfigurées afin d’assurer, au pas de charge, la gentrification de la ville et l’effacement de sa géographie sociale, ethnique et culturelle, par le biais de la spéculation immobilière et de la capture des processus de reconstruction et d’aide sociale au profit des intérêts privés, au nom de la sacro-sainte efficacité des procès. Voilà pourquoi, encore une fois, le libéralisme ne peut être exonéré des catastrophes qui se déroulent sous nos yeux.

Je voudrais encore mentionner que la philosophe et biologiste américaine Donna Harraway a proposé de rebaptiser l’anthropocène du nom de « Chthulucène ». Sans préjuger des intentions profondes de sa pensée (que nous n’avons pas encore étudiée), on notera que le personnage de Chthulu, issu de la science-fiction, est une version moderne de l’Hydre de Lerne. Enfin, pour compléter le tableau, je signalerai seulement que, dans la mythologie grecque, l’Hydre est la petite-fille de Gaia elle-même, la fille du Titan Typhon, porteur de catastrophes climatique. Voilà pour la touche finale, qui ne nécessite pas de commentaire.

La légende dit que Hercule eut toutes les peines du monde à vaincre l’Hydre. Il dut recourir à des stratagèmes et à l’aide d’un complice, raison pour laquelle son exploit ne fut pas validé. L’Hydre, bien que vaincue, ne fut pas totalement occise puisque l’une de ses têtes a été enterrée vivante sous un rocher. Nul ne sait si la colère Gaia aura raison de l’Hydre capitaliste, ni à quel prix. Et nul ne sait si un Hercule se dressera bientôt à nouveau sur le chemin de l’Hydre, ni d’où il surgira et quels seront ses armes et alliés. Tenons-nous prêts.

Dans cet article, je ne cite pratiquement que des auteures femmes, qu’elles soient philosophes, biologistes ou politologues. J’y vois volontiers un hommage aux sorcières de jadis, qui étaient capables de convoquer les puissances de la nature pour sentir, dire et guérir le monde que nous sommes.

Références

Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009.

James Lovelock et Lynn Margulis, L’hypothèse Gaia, 1978.

Naomi Klein, La stratégie du choc, 2007.

Donna Harraway, Staying with the trouble, 2016.

Goodbye Anthropocene, Hello Entropocene…

Anthropocene is a fuzzy notion and an insult to Indigenous people. We plea for the use of “Entropocene” instead. An easy switch for an era in which Disaster Capitalism is turning the biosphere into atmospheric warmth.

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When a coral reef is collapsing, thousands of symbiotic species are replaced by blooming algae and a few other species. An example of entropy by lowering the species richness and their interconnection (image copyright: Jen Smith).

Read now the follow-up to this article: « Anthropocena »: the last supper? Or read here in french.

Do you feel the toxic touch of the word “Anthropocene”? If you don’t, just consider the following. Attributing the near-collapse of our planet to the Anthropos in general means that we hold the Inuit or Jivaros as much responsible for the situation as our modern Western civilization. This sounds absurd, doesn’t it, since they are among the first victims of capitalist greed, deforestation and climate change, and the last defenders of our forests and ice caps. And all in the name of « universal humanity » (aka the Anthropos), a concept these peoples never asked for or supported. In other words, we confuse victims and predators when we use the word Anthropocene as the « age of man ». It all sounds like the Western empire’s latest dirty joke.

« Capitalocene », originally proposed by Andreas Malm, is a much more satisfactory option. That’s why we use it on this blog. However, it’s still a somewhat vague concept, fraught with ambiguity as to whether to point the finger at capitalism as such or private property, the invention of money, or the first states, or slavery, patriarchy and so on (all of which form a complex history that we explore on Symbiosphere).

We suggest here that the history of modern capitalism is being transformed into a global technoculture of entropy. Entropy refers to the second thermodynamic principle according to which, in any system, a certain amount of energy will be irreversibly converted into heat (i.e. lost forever), leading to the degradation of matter and energy in the universe towards an ultimate state of inert uniformity. Entropy is the general tendency of the universe towards disorder… and death. It’s no laughing matter, I admit. But it’s a pretty perfect definition of climate change, as the product of blind economic development in the context of neoliberalism and the religion of Growth.

At a time when GAFAM and the UBER-economy have invaded not only the most distant territories, but also the most intimate parts of ourselves and our social relationships, it appears that entropy is not just the result of our economic madness, but the very shape of a new dissipative culture. In this sense, we are witnessing an entropization of the social field, with the use of marketing and big data, focusing on individuals, or rather on bits and pieces of them: their instant feelings, their dispositions to like or dislike. All with the aim of boosting numbers and accelerating the pace of transactions and profit And ecosystems are also entropized, which often equates to « eutrophied » (a word from ecological science), resulting in simpler, less diverse and less resilient landscapes, resulting from and/or designed for rapid and brutal exploitation.

The entropization of society and ecosystems is not exclusively the result of the blind course of economic forces, nor is it due to so-called human nature or some innate anthropological tendency. In The Shock Doctrine, Naomi Klein insists that political and social disintegration (sometimes presented by economists as « necessary » for wealth creation) was in fact a conscious strategy, planned and theorized, notably by Milton Friedman and his « Chicago Boys », and experimented with on a large scale in South America with the participation of the CIA. Designed to rapidly gain the upper hand in the event of economic, social and natural disasters (e.g. Katrina), this conceptual system, dubbed « disaster capitalism » by Klein, reached maximum acceleration under the reign of Facebook, Big Data and high-frequency trading.

This general and accelerated process towards maximum disorder, leading to social and political dislocation, and transforming the (sym)biosphere and the fossil energy of the soil into carbon dioxide and heat (energy lost forever, or at least for a very long time), is a correct, if broad, definition of entropy. This is why it may be worth considering the word « Entropocene » as an easy alternative to « Anthropocene ».

Resistance to the Entropocene is best expressed by the concept of « negentropy » (used by Bernard Stiegler), or that of « autopoiesis » (Félix Guattari), emphasizing the potential of living processes, from the smallest cell to ecosystems, human cultures and societies. The complexity and diversity of life appear as a response to the universe’s tendency towards dissipation. Herein lies the true and precious « singularity ». The universal pretension of the « Anthropocene » concept also misses the potential for inventing and maintaining negentropy in human cultures. So, as well as insulting non-modern, non-Western, non-capitalist human beings, the « Anthropocene » vision robs us of great inspiration. In our article « The Indigenous Principle », for example, we discussed the skills of the indigenous way of thinking to resist disaster capitalism, in addition to indigenous expertise in « managing » their environment in a resilient way.

A probably rare case of negentropy in the universe is the terrestrial biosphere itself, « Gaia », as it was nicknamed by scientists John Locke and Lynn Margulis in the 1970s. On this blog, we use the word « symbiosphere » to refer to the many processes and relationships that together preside over the formation of the Earth’s crust, planetary biodiversity and protective gaseous atmosphere. It expresses itself in the flesh and soul of every living being. And it is precisely the opposite process of entropification, which transforms the product of life into an enormous mess of dead particles ruining the atmosphere. Global warming.

Read the follow-up: « Anthropocena »: the last supper?

L’anthropocène est mort, vive l’entropocène !

Et si l’anthropocène était la dernière mauvaise blague de l’Homme blanc occidental, ses Empires et son Capital ? Plaidoyer pour l’usage du terme Entropocène.

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Lorsqu’un récif coralien disparaît (p.ex. en raison d’une élévation de température), des milliers d’espèces symbiotiques sont remplacées par des algues évasives, des oursins et quelques autres espèces. Un exemple d’entropie par perte de complexité et de relationnalité dans un système vivant (image copyright : Jen Smith).

Des auteurs comme Isabelle Stengers nous ont appris à ressentir le caractère toxique, pour ne pas dire indécent, du concept d’anthropocène, bien que son usage soit fondé sur des arguments scientifiques et éthiques recevables. Je résume cette méfiance terminologique comme suit : si l’on juge que l’état de dégradation avancée de la planète relève de l’Anthropos en général, on estime donc que les Inuits et les Jivaros en sont également responsables, de même que des centaines d’autres peuples, qui comptent parmi les principales victimes de la rapacité capitaliste, de la destruction des écosystèmes et du dérèglement climatique. Autrement dit, on en vient à confondre les victimes et les coupables au nom d’une « universalité » que ces populations n’ont jamais revendiquée pour leur compte. Il y a donc quelque chose d’aberrant, une charge d’ignorance, mais aussi d’incongruité et de fanfaronnerie déplacée, qui s’attachent au terme d’anthropocène. Comme s’il était une dernière mauvaise blague de l’Homme blanc occidental, avec ses Empires et son Capital.

Le terme « capitalocène », proposé par Andreas Malm, semble nettement plus approprié (nous l’utilisons régulièrement sur ce blog), puisqu’il inscrit la situation de la biosphère dans une histoire particulière, bien que devenue globale : celle du capitalisme et de ses développements industriels, qui sont à leur tour le fruit du croisement de plusieurs lignées historiques dont la formation des États antiques, la création de l’impôt et de la monnaie, le développement de l’activité bancaire, l’expansion du monothéisme, le servage, les déplacements de populations d’esclaves, la constitution d’un prolétariat déraciné, etc. (une histoire sur laquelle nous reviendrons prochainement sur le blog Symbiosphere).

À l’heure des GAFAM, alors que la logique de production, de consommation et d’exploitation capitaliste semble avoir envahi non seulement les espaces territoriaux les plus reculés, mais aussi les espaces subjectifs les plus intimes et la plupart des rapports sociaux et économiques, il nous semble que cette histoire de l’expansion capitaliste s’est muée en une véritable technoculture de l’entropie. Le marketing publicitaire, les algorithmes interactifs et l’affaissement de la politique dans un processus de feedback sondagier « peopolisé » sont quelques-uns des grands traits de cette nouvelle culture qui maximise l’agitation affective en même temps que la dispersion dans l’atmosphère de l’énergie accumulée par la biosphère, tout cela en encourageant sans relâche les transactions de toutes natures sur lesquels sont prélevés les profits du système parasitaire mondial capitaliste. Le phénomène des plateformes de travail et de service à la demande (« uberisation ») est l’un des aspects les plus spectaculaires de cette entropisation du social.

Le prix de cette accélération historique est donc une double entropie : (1) culturelle, avec la destruction des agencements sociaux au profit d’un émiettement de transactions socio-économiques et de réactions épidermiques d’appréciation-dépréciation ; (2) physique, puisque chaque interaction sert à faire rebondir la consommation d’énergie et de matière première à la surface de la terre, donc à dissiper de l’énergie dans l’atmosphère. Ainsi, la focalisation exclusive sur les individus et, au sein de chaque individu, sur ses états pulsionnels et émotionnels, au détriment des formations sociales et de la pensée articulée, témoigne de cette culture en situation de pulvérisation constante. Toutefois, elle n’est pas uniquement le fruit de forces économiques et sociales inconscientes et aveugles. Dans La stratégie du choc, Naomi Klein a insisté sur la dimension consciente, planifiée, de cette désintégration sociale au profit de l’élite financière mondiale. Cette stratégie a en effet été théorisée par les économistes néolibéraux tels que Milton Friedman et son « école de Chicago », avant d’être expérimentée à grande échelle dans les pays d’Amérique latine, sous l’égide de la CIA et de grands investisseurs. Conçu pour tirer profit des crises économiques, sociales et des catastrophes naturelles (p.ex. Katrina à la Nouvelle-Orléans), ce système de désintégration capitaliste semble avoir atteint sa « vitesse de croisière » avec l’ébullition permanente des « réseaux sociaux » et le bombardement polémique des « chaînes d’info ». Cette mutation a une explication technique : l’ordinateur connecté portatif, les plateformes « sociales » en ligne, l’e-commerce et le big data permettent désormais à la machine capitaliste de prospérer dans les micro-espaces qui autrefois lui étaient inaccessibles, et de pratiquer ainsi des milliards de « frappes chirurgicales » quotidiennes. Il peut donc mettre en oeuvre sa logique d’extraction, d’exploitation et de monétarisation à la vitesse de la lumière et à une échelle micro-individuelle, sans la médiation des macro-formations sociales (classes, corporations, États, clans, autorités villageoises et parentale). L’ironie de la situation étant qu’on ne manque pas d’une loquace intelligentsia « progressiste » pour se réjouir de la fin de ces intermédiations.

Cette agitation générale qui tend vers un désordre maximal est la définition même de l’entropie thermodynamique. Voilà pourquoi il paraît justifié et pertinent d’utiliser le terme « entropocène ». Il décrit les procès physico-chimico-économiques à l’œuvre dans la modernité, lesquels sont reflétés par la culture dominante de l’agitation sous contrôle du marketing néolibéral. Par rapport au « capitalocène », il présente l’avantage de ne pas ouvrir des débats – à notre sens dispensables – quant à savoir si c’est au capitalisme en tant que tel qu’il s’agit d’imputer un changement d’ère, ou bien au patriarcat, à la colonisation, au monothéisme, à l’industrialisation, l »informatique, etc.

La résistance à l’entropocène passe par une politique de la négentropie (cf. Bernard Stiegler : lire notre article ici), ou encore l’écologie intégrale de Félix Guattari et son auto-poïèse (exposée prochainement sur notre blog). Les deux concepts insistent sur la singularité du vivant, depuis la cellule jusqu’aux écosystèmes et aux sociétés humaines, y compris dans leurs dimensions esthétiques, éthiques, religieuses, comme formes créatives de résistance à la dissipation entropique de l’énergie. Ils impliquent de développer le goût du lien, de la complexité. La recherche créative et collective de nouvelles alliances naturelles-culturelles est, selon nous, une manière de faire vivre hic et nunc la lutte négentropique et l’émergence autopoïétique, en s’inscrivant sur des lignes de fuites symbiotiques hors de l’entropocène. Selon nous, la « symbiosphère » désigne l’ensemble des procès et relations constitutifs de la biosphère et de la croûte terrestre, c’est-à-dire le phénomène – biologique, social, créatif – inverse de l’entropisation.

La loi d’entropie (ou principe de Carnot) est l’une des trois lois fondamentales de la thermodynamique, avec la conservation de l’énergie et le zéro absolu de température. Elle postule le caractère irréversible de la dissipation d’énergie en chaleur résiduelle (et donc en agitation moléculaire). C’est un système qui exprime la finitude de toute chose dans l’univers. Nous l’exprimons avec nos mots, mais elle repose sur des équations mathématiques.