Les 3 « ismes » qui nous entraînent vers l’abîme

Trois courants, profondément ancrés dans la mécanique de nos sociétés contemporaines, se conjuguent pour nous entraîner dans une course infernale à bord d’une embarcation dont nous ne parvenons plus à reprendre le contrôle. Petit tour de ces 3 « ismes » redoutables, et propositions de trois autres « ismes », qui pourraient changer notre trajectoire.

Trois est un chiffre magique. J’y crois vraiment. Au moins, admettez que c’est un principe d’économie qui a ses avantages mnémotechniques. Tentons de l’appliquer à la longue histoire de l’Occident, pour en extraire les lames de fonds qui se mêlent pour nous entraîner dans un destin funeste.

1. COLONIALISME

C’est la maladie primaire. Le ver dans le fruit du premier verger. Ou plutôt : la rouille qui gâte le blé de la domination. Le colonialisme est bien plus profond qu’on le pense. Bien plus ancien que la colonisation. Non pas une excroissance impériale de l’État. Mais une tendance impérieuse de l’État…

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LIVRE : Sagesse des lianes

Quel rapport y a-t-il entre des plantes sauvages aux volutes indomptables et les révoltes d’esclaves dans les Antilles françaises ? C’est la question étrange à laquelle s’attaque ce petit livre inclassable, à la fois poétique et politique, signé Dénètem Touam Bona. Bref compte-rendu.

Quel rapport y a-t-il entre des plantes sauvages aux volutes indomptables et les révoltes d’esclaves dans les Antilles françaises ? C’est la question étrange à laquelle s’attaque ce petit livre inclassable, à la fois poétique et politique, signé Dénètem Touam Bona. Bref compte-rendu.

Attention : titre trompeur. Ce court essai ne vous rendra ni docile, ni résigné. L’auteur nous en avertit d’emblée : la sagesse dont il est ici question est un art subversif de la ruse et de l’esquive. La liane sert de fil conducteur sinueux et vivant dans un récit qui célèbre des siècles de résistance à la loi du plus fort…

Vers le compte-rendu

Cendrillon, le prince et la pantoufle

À travers ses grandes évolutions (pré)historiques, le conte de Cendrillon raconte la capture antique des femmes dans un système d’appropriation par le pouvoir royal, mais aussi la perte du lien à la Terre comme puissance de vie. Plus tard, le récit expose une compétition entre individus arbitrée par la métrique transparente de l’argent, sous le signe du Capital. Spoiler : ils eurent beaucoup d’enfants. Mais furent-ils heureux ?

Cette réflexion s’appuie sur le travail de la mythologue Anna Barbara Rooth, qui retrace l’histoire du conte de Cendrillon à partir de la distribution géographique de ses variantes. Les textes de Rooth sont introuvables mais Julien d’Huy en donne un bref résumé dans un ouvrage récent : Cosmogonies. Il fait passer la généalogie du conte par quatre grandes étapes, qui se sont succédé au cours des quatre derniers millénaires.

Ces quatre versions sont naturellement le fruit d’une simplification opérée parmi des centaines de variantes. Néanmoins, les grandes stases dépeintes sont révélatrices de mutations majeures qui eurent lieu dans la haute Antiquité, mais aussi d’évolutions plus récentes. Ce sont ces articulations essentielles que je vais tenter de dégager ici…

Il était une fois la Terre, le patriarcat et le capital…

Leibniz, photographe dans l’âme

Leibniz précurseur de la photographie ? C’est le thème de cette courte réflexion, en marge de la lecture du « Pli » de Gilles Deleuze. Dans un geste monadologique, le moment photographique tente de saisir l’émergence d’une perspective perceptive sur le fond d’un monde tissé de sensations confuses et anonymes.

La conscience se détache comme une zone claire sur le fond sombre de l’âme. Ainsi se formule la conception leibnizienne de la perception dans la monade.

Autour de ce halo intense et net, le perçu se perd progressivement dans le flou et s’abîme dans l’obscurité tendancielle de l’inconscient. Mais justement, c’est là, dans cet évanouissement graduel, que foisonne et insiste le monde. C’est dans ce fond obscur que s’abrite le lien secret et insaisissable entre toutes les individualités qui le peuplent et le composent.

Or, au fond de la monade individuelle, à l’interface de l’âme et du monde, ce sont des myriades de microperceptions qui s’agitent – ces « petites perceptions obscures, confuses », qui appartiennent sans doute aux monades subordonnées de nos organes et cellules. Elles sont la foule des précurseurs sensibles qui se pressent à l’orée de la conscience, peuple anonyme qui à la fois soutient l’objet dans la perception et le retient dans le substrat du monde. Ce peuple si proche, il grouille jusqu’aux confins du réel.

Il y a donc un fond sensationnel microscopique sous la perception macroscopique. Et percevoir dans un monde, c’est toujours réussir ce détachement qui met la perception en lumière et en traits. Voilà le geste du photographe, annoncé par Leibniz un siècle avant la lettre.

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Défaire l’empire des peuples seconds

Par contraste avec les peuples premiers, qui luttent pour la survie de leurs mondes, nous faisons ici le portrait d’un peuple second, qui n’a de cesse de détruire les mondes que cultivent soigneusement les premiers. D’où vient cette faim destructrice ? Et peut-on l’arrêter ? C’est le problème d’écologie et d’anthropologie radicale que nous tentons de poser ici.

Un peu partout dans le monde, nous le savons, il y a – ou il y avait – des « peuples premiers ». Mais il y a aussi des peuples seconds. Ce ne sont pas nécessairement des réalités ethniquement visibles. Rarement des identités pures et étanches. Masi ce sont des structurations systémiques qui s’emparent des sociétés, capturent les terres et les âmes, brisent les corps et disloquent les milieux.

Ces structurations binaires se composent et se recomposent au fil d’histoires agitées, hétéroclites et hybrides, marquées par les grandes essentialités de la civilisation : le pouvoir, le capital (qui est la forme financière du pouvoir) et le colonialisme (qui en est le mode d’expansion). Si on veut, on y ajoutera le patriarcat, forme domestique et coutumière du pouvoir binaire des « seconds » sur les « premiers ».

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Explorez la symbiopshère en 10 livres

Le code du blog symbiosphere, craqué pour vous à travers dix essais qui voyagent entre anthropologie symétrique, philosophie perspectiviste et science des symbioses. + un remerciement.

Lisière ou l’épaisseur du trait ©M_Collette on Foma200

De Pierre Clastres à Anna Tsing, en passant par Deleuze et Guattari, ou encore Lynn Margulis, découvrez les auteur-es et ouvrages pour penser le monde à travers ses relations vivantes. Et poursuivez la réflexion en picorant dans notre liste de 10 articles.

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Tous prolétaires ! Vers la prolétarisation du vivant.

La notion de prolétariat est née à Rome et signifie « pour la croissance » (pro oles). Dans les empires, il s’agissait de faire croître la masse des sujets corvéables et imposables. Aujourd’hui, ce sont les profits privés qu’il faut faire grandir. Ce mouvement semble entrer dans une nouvelle phase : la prolétarisation de la nature.

Dernier parking. Photo : ©M_Collette

Récemment, le président français a lancé un nouveau slogan polémique : « réarmer la natalité ». Avec la brutalité calculée dont il est coutumier, il remet ainsi en lumière la fonction du peuple : il s’agit avant tout de « faire nombre », dans l’intérêt de l’État et des classes dominantes, de leur sécurité ou leur prospérité. C’est ce que nous raconte l’origine du mot prolétariat, pour désigner ceux qui n’ont d’autres ressources à offrir que leur reproductibilité.

Au-delà de l’étymologie, c’est le destin contemporain du mouvement de prolétarisation qui nous occupe ici. Dans la langue de Marx, prolétariser ne signifie pas seulement exploiter une classe laborieuse. C’est aussi priver les êtres de leur puissance, en les coupant de leur monde et en les spoliant de leur potentiel, pour les soumettre à un système de production dans lequel ils deviennent de purs opérateurs de l’accroissement du capital.

Un destin qui ne concerne désormais plus seulement les humains des classes laborieuses, mais l’ensemble du vivant…

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« Anthropocena »: the last supper?

What if the Anthropocene was not a new geological era (gr.: kainos) but a trophic state of the biosphere : man’s main meal (lat. cena)? A state which, needless to say, is catastrophically unstable, and appears to be the dark epilogue of a purely Western anthropization process.

We consume the Earth. Literally. Maybe that’s what this age is all about. And in fact, this is the most acceptable meaning of the word “Anthropocene”: the meal (cena) of humans (anthropoi), or at least some of them… The least acceptable meaning is indeed the prevailing one, which makes mankind – A.K.A. Sapiens – the cause of the current climatic and ecological upheavals, forgetting that the vast majority of human beings, especially indigenous peoples (but also to a large extent women), have never played more than a minor, and despised, role in this great story of man’s domination of nature.

And what is being devoured (or consumed) is the very world that supports and welcomes life. In other words, our own reservoir of possibilities for (well)being. But there’s not much new here. The contemporary era of ecological awareness is an epilogue to the great anthropocentric project, which is Western in origin and essence. In the end, the Earth breaks up into particles and whispers from its deep entrails: “This is my body. Take. Eat. And drop dead…”

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PHOTOGRAPHY: After dinner ©M_Collette on Agfa XRG200

La nature-parmi-nous

Une réflexion sur les ressources écosophiques de la communication environnementale et la convocation d’une « pensée-nature » inspirée par Héraclite. L’enjeu : reconquérir la sensibilité comme commun, condition préalable et priorité véritable pour une communication de combat.

« Quand j’entends les écologistes décrire le monde, je comprends que personne n’ait envie de le sauver ». Cette phrase, citée de mémoire, a été prononcée par Bruno Latour. Derrière la boutade : une interpellation qui fait vaciller nos certitudes. Ce vacillement est le début de cette réflexion.

Le constat est connu : nous autres, environnementalistes, communiquons bien trop avec notre tête, et pas assez avec nos émotions. Nous parlons aux instruits et aux convaincus, mais nous passons à côté des autres, ceux qui « ne savent pas » ou « ne comprennent pas ». Ce constat, qu’il ne s’agit pas ici de contester, peut d’ailleurs s’appuyer sur les découvertes du cognitivisme linguistique. Résultat : nous nous parlons surtout à nous-mêmes. Nous communiquons entre nous.

C’est pourquoi il est urgent d’interroger les ressources, explicites ou implicites, que nous mobilisons pour penser notre communication. S’appuyer sur une psychologie scientifique ou une théorie neurologique des « biais cognitif » ne peut plus suffire. La raison en est simple : ce type d’approche ne fait que redoubler et renforcer le gouffre que nous devons combler. Entre nous et les autres. Entre ceux qui savent et ceux qui ignorent.

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Photo: Emergence hors cadre ©M_Collette sur Ilford Pan 400

Nouvelles figures du changement

L’expression « changement climatique » ne s’est pas imposée par hasard. Elle permet de prolonger et amplifier une confusion qui rapporte. Et d’occulter la véritable crise, celle de la biosphère et de ses interdépendances constitutives. Elle participe à l’instauration d’une nouvelle normalité : le changement comme condition fondamentale de l’existence et comme outil de domination.

Il suffit d’ajouter un signe d’équivalence entre les deux mots de l’expression « climate change » pour s’apercevoir que celle-ci ne fait qu’énoncer une évidence des plus triviales : le climat est une variation continue, régulière ou capricieuse, du contexte atmosphérique. Le mot « climat » lui-même provient du grec klino qui indique un virage, une courbe, ascendante ou descendante. Bref, le changement en acte. C’est la première chose à noter, et elle est importante : le climat est le changement, si bien que le « changement climatique » énonce une simple évidence admise implicitement par tous. Rien de nouveau sous le soleil (ou la pluie), donc.

Les conservateurs du Capital ont bien saisi le potentiel de cette érosion interne du concept de changement climatique, eux qui furent parmi les premiers à s’inquiéter de l’effet négatif d’un réchauffement de plus en plus visible sur l’économie américaine. En 2003, Frank Luntz, consultant en communication au service des Républicains, alors sous l’administration Bush, les convainquit d’adopter l’expression « climate change », plutôt que « global warning », qui avait cours à ce moment, car, expliquait-il, « « changement climatique » suggère un défi plus contrôlable et moins émotionnel ».

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