Entrer dans la pensée-forêt

Penser avec les forêts, c’était la proposition de l’anthropologue Eduardo Kohn, pour rendre compte de son expérience parmi les Runas d’Amazonie. Le blog Symbiosphere a suivi cette invitation au fil de plusieurs articles évoquant les cultures amazoniennes et leurs modes de pensée symbiologiques.

Le passage de l’ esprit jaguar. Photo: M_Collette©

Le voyage (mental) vous tente? Découvrez nos incursions amazoniennes :

Avec Descartes dans la forêt, nous revisitons quelques grands thèmes de la métaphysique occidentale, en les confrontant à l’hypothèse animiste, abordée comme un pari alter-pascalien : celui de l’existence des Autres.

Dans Le Jésuite, l’Indien et les Communs, nous rejouons une scène du film The Mission, pour poser la question des Communs dans l’horizon d’un monde animiste, en contraste avec Gaël Giraud et le droit occidental.

Avec Espace animiste, espace totémique, c’est la conception même de la spatialité qui est questionnée en prenant d’abord au sérieux les espaces fractals intensifs des Aborigènes australiens. Ensuite, on y fait l’hypothèse d’une origine animiste de l’espace totémique, sur le modèle d’un espace relationnel éclaté inspiré par les expériences amazoniennes.

Enfin, Atlantis viridis : la légende des peuples du fleuve ffranchit la frontière entre histoire et fiction en racontant la vie oubliée d’une civilisation amazonienne disparue. Une hypothèse longtemps déconsidérée, mais aujourd’hui envisagée avec sérieux par l’archéologie. L’avenir se cache-t-il dans les replis du passé ?

Tenue de soirée : humiliations en cascade

(Re)voir « Tenue de soirée » en 2023 est une expérience troublante. Qui interroge sur la manière dont on aborde la place du genre et du désir dans le corps social. Cascade d’humiliations jouissives, quête de liberté sans issue, où jamais ne s’impose la question piégeuse de ce qui est subi ou choisi, le film est à la fois impossible à regarder aujourd’hui, et plus que jamais nécessaire.

Afficher la douleur . Photo : ©M_Collette on Fuji C200.

HORS PISTE – FICHE CINÉMA

En première analyse, « Tenue de soirée » semble une formidable entreprise de déconstruction de la société bourgeoise et de ses « role models ». Mari, épouse, riche, pauvre, honnêtes gens et malfrats y voient leurs contours s’évanouir et leurs places échangées, dans un tourbillon qui ne cesse de s’accélérer et emporte tout sur son passage.

Pourtant, on devine dès les premières minutes que le film a dû traverser un long purgatoire au cours des dernières années. C’est que les femmes en prennent plein la gueule. Littéralement. Et ce, dès la scène initiale, dont le comique réside dans une gigantesque baffe appliquée par Bob (Depardieu) à Monique (Miou-Miou). En rire nous emplit de culpabilité, aujourd’hui plus que jamais. C’est pourtant là que réside l’essentiel : tout le monde en prend plein la gueule. Et plein le cul. Dans une scène inattendue, Monique pique une colère contre Antoine (Michel Blanc), estimant qu’il pourrait bien consentir un petit effort (comprenez : accepter de se faire sodomiser par Bob). Après tout, elle-même ne cesse de subir ce sort humiliant. « Oui, mais pour les femmes, ce n’est pas pareil », tente Antoine. L’argument est balayé. Tous et toutes baisé-es.

S’en prendre plein la gueule, c’est précisément jouer le « rôle féminin ». Dans la fiction comme dans la vie. C’est ce que montre le film sous toutes les coutures et tous les angles. Comme un porno des âmes…

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Petit manuel d’éco-résistance

Symbiosphere a un faible pour les activistes et toutes celles et tous ceux qui refusent d’avancer en laissant les mondes vivants derrière eux. Nous leur avons rendu hommage dans plusieurs articles, à lire si vous les avez manqué (et si vous voulez). Pour tous ceux qui veulent empêcher le capitalisme de quitter la Terre en éteignant la lumière.

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Les guerriers de l’estuaire. Photo: M_Collette©

Le sacré massacré (2022)

En souillant des œuvres d’art, les activistes du climat dépassent-ils les limites du tolérable ? Ou bien nous posent-ils la question de ce que nous tolérons en laissant nos économies souiller le monde et dépasser les limites du vivant ? Et si, finalement, leur geste s’inscrivait dans la tradition de l’art contemporain ?

Les signes dans les méga-bassines (2022)

La sémiotique de Charles Sanders Peirce mobilisée pour tenter de débrouiller la situation conflictuelle et confuse qui entoure la contestation par des militants écologistes de la construction de méga-bassines dans les Deux-Sèvres.

Ecouter Antigone Thunberg (2021)

Certains textes font entendre une musique intemporelle, qui résonne étrangement avec l’actualité. Dans l’Antigone de Sophocle, la cité traverse une crise existentielle et un sombre présage plane sur son destin. Une jeune fille sort alors de la foule anonyme pour s’opposer à un roi qui mène la cité à sa perte. Toute ressemblance…

Amis, Ennemis : le Comité invisible en 10 citations (2018)

Ici, on cite et décortique Dix Commandements de la Révolte de la prose incandescente du Comité invisible. Pour ceux qui veulent en découdre ou qui aiment la littérature.

Les machines guattariennes : résister à l’ère de l’entropocène (2019)

Présentation de Félix Guattari, fondateur de l’écosophie anticapitaliste. Une ressource philosophique précieuse pour résister là où la menace rôde perpétuellement : à l’intérieur de notre pensée.

Descartes dans la forêt (2022)

Et pour terminer, un article qui rend hommage à celles et ceux qui doivent nous inspirer parce qu’ils s’opposent à la disparition de leur monde vivant, au risque de mourir avec lui. Ou comment des peuples traditionnels nous invitent à transformer l’éthique et la métaphysique…

Le Jésuite, l’Indien et les Communs

Dans cet épisode : une rencontre imaginaire entre la série d’Arte « Le monde et sa propriété » et le film « The Mission », de Joffé. Les traits de Gaël Giraud et de Jeremy Irons se mêlent ici pour révéler les failles des idéaux légalistes occidentaux et mettre en perspective le destin tragique des peuples amazoniens. L’occasion d’interroger et mettre en perspective le concept de Commun.

Hommes et chien au parc. Photo : ©Martin_Collette

Dans le film The Mission (Roland Joffé, 1986), des missionnaires Jésuites s’enfoncent dans les hautes terres d’Amazonie pour y fonder des villages modèles évangélisés. L’action se déroule au XVIIIème siècle. Des Guaranis pacifiées et sédentarisés, christianisés par la musique, bâtissent des églises et chantent en chœur les louanges de Dieu, tout en continuant à vivre selon leurs coutumes, en symbiose étroite avec la forêt. Mais bientôt, en raison d’un transfert de souveraineté coloniale, les émissaires du roi et des entrepreneurs avides de richesse décident de reprendre le contrôle de la région, avec l’intention d’exploiter et réduire en esclavage la main-d’œuvre indigène. Pour sauver l’ordre des Jésuites et préserver l’alliance protectrice de l’Église avec l’État, les autorités religieuses imposent de démanteler les missions amazoniennes. Nos missionnaires, incarnés notamment par Jeremy Irons et Robert De Niro, font face à un douloureux dilemme : abandonner les Guaranis à leur sort ou mourir aux côtés des guerriers de la forêt.

Le souvenir du film, récemment revu, s’est imposé à mon esprit tandis que je regardais un épisode de la série « Le monde et sa propriété »[1], où des juristes et économistes s’expriment sur le concept de propriété, ses origines et ses implications. Parmi les thèmes abordés, il y a l’épineuse question des « communs ». Et au nombre des experts conviés à s’exprimer, se trouvait l’économiste Gaël Giraud, lui-même prêtre jésuite. Cette coïncidence minime a été comme le point focal d’une projection qui propulsa ce débat juridique et policé dans la jungle sud-américaine du dix-huitième siècle, les traits de Giraud se superposant à ceux de Jeremy Irons, déchiré entre sa quête d’un paradis terrestres et le réalisme sordide d’une Église à la remorque des États colonisateurs. Dans ce décor mouvementé où le droit se fait aussi touffu et obscur que la forêt la plus dense, j’eus la conviction que Giraud exprimait une position aussi ambigüe et illusoire que celle de ses aînés. Ce n’est pas là un motif de reproche, car c’est toute la thématique des communs qui se révèle imprégnée des paradoxes et difficultés d’un droit occidental voguant sur le cours tourmenté d’une histoire de spoliation et de domination, rendant utopique les efforts désespérés des belles âmes soucieuses d’ordonner le monde.

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Atlantis viridis : la légende des peuples du fleuve

Longtemps, nous les avons regardés comme les survivants d’une humanité primitive, des fossiles d’os et de chair, errant dans leur lugubre forêt. Pourtant, selon légende, il y avait là une civilisation joyeuse, qui cohabitait ingénieusement avec une forêt prodigieuse. Et si cette légende abritait une vérité plus précieuse et plus amère que nos certitudes ?

Lisière Photo : ©Martin_Collette

Parmi les récits que l’on nomme légendes, certaines ne portent ce titre que comme une parure pudique. Ainsi sont dissimulés les traits d’un passé peu flatteur pour notre présent, et estompés les durs contours d’une réalité qui menace nos âmes douillettes. Les comptes-rendus des premières expéditions au contact des peuples du fleuve, rapportés il y a bien longtemps par une poignée d’aventuriers téméraires, appartiennent à cette sorte d’histoires, qui firent un temps sourire les gens sérieux, avant de sombrer dans l’oubli.

Mais parfois, les fantômes des mondes oubliés se réveillent pour ajouter leurs lancinants sarcasmes aux affres d’un présent sombre.Et à ceux qui ne croient pas qu’un autre monde est possible, ils rappellent que ces autres mondes ont déjà été, bien que nous fussions incapables de les considérer.

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Cette évocation d’une histoire possible est librement inspirée du documentaire « Amazonie, les civilisations oubliées de la forêt », par Marc Jampolsky et Marie Thiry, 2022, disponible sur arte.tv.

symbiosphere.blog : un an de photos originales

Pour tourner la page d’une année chaude et sombre, nous avons rassemblé une quinzaine de photographies originales publiées pour la plupart en 2022 sur ce blog . Vous trouverez, en bas, les titres des images et les liens vers les articles correspondant.

Les articles du blog Symbiosphere sont accompagnés de photographies originales, prises sur argentique à Bruxelles, en Wallonie et en France. Pour terminer l’année sur une note contemplative, nous en avons compilé une quinzaine, avec les titres et résumés des articles correspondants. L’occasion de parcourir les sujets développés ici depuis un an ainsi que quelques articles plus anciens.

Visiter la galerie avec les liens vers les articles associés

Toutes les photos ont été prises en argentique en 2021 et 2022, sur Fomapan, Ilford et Kodak. A Bruxelles, en Wallonie et en France. ©M_Collette.

« Le carbone, c’est mal »

Dans l’émission Déclic du 30 juin dernier, une capsule était consacrée à la construction d’une méga-centrale de captage du carbone atmosphérique. L’exercice était périlleux et, comme c’était à craindre, il s’est enlisé dans l’approximation et la confusion, contribuant au mythe techno-solutionniste que s’efforcent de nous vanter les chantres de l’économie de marché (« continuez à consommer, on s’occupe du reste »), mais qu’un média de service public devrait contribuer à questionner plutôt qu’à entretenir.

Tout doit partir – Photo : M_Collette©

la lutte climatique contre la biodiversité

Dès les premiers mots de la journaliste, on comprend que les choses sont sur la mauvaise voie. Elle nous propose charitablement de nous rappeler les fondamentaux du problème. Elle nous dit (je cite de mémoire) : « Lorsqu’on brûle des combustibles fossiles, on libère dans l’atmosphère du CO2, le carbone (SIC) ». Ensuite elle nous explique – très justement – que ce carbone atmosphérique emprisonne la chaleur et provoque ainsi l’effet de serre.

Le péché fondamental, d’où découle la suite, se trouve niché dans l’incise discrète par laquelle la journaliste induit l’équivalence fatale : « CO2 = carbone ». Un auditeur peu averti en déduira que « le carbone, c’est mal », et que par conséquent, il suffirait de le « retirer » de l’atmosphère pour résoudre le problème climatique… C’est ici que s’enracine le merveilleux récit à propos d’usines magiques (on ne sait pas comment ça marche), qui vont sauver la planète et rapporter gros (la suite du billet, en très résumé)…

Lire la suite (sur le cycle complet du carbone et l’importance des journalistes)

Descartes dans la forêt

La pensée animiste offre une alternative radicale à l’ontologie de domination et ses destructions écologiques. Monothéisme scientifique et exceptionnalisme humain nous empêchent de prendre cette pensée au sérieux. C’est pourquoi on l’aborde ici sous un angle éthique. Ou quand les chasseurs d’Amazonie nous font revisiter notre tradition métaphysique.

POUR UNE ÉTHIQUE ANIMISTE

La disparition d’un esprit jaguar. Photo: M_Collette©

Sur ce blog, on a plusieurs fois invoqué le potentiel de la pensée animiste en tant que ressource pour la lutte écologiste (lire p.ex. Bolsonaro et l’insensibilité au monde). Comment ne pas désirer s’inspirer de celles et ceux qui vivent dans l’intimité des autres vivants, jusqu’à accepter de disparaître avec leur forêt, car elles et ils affirment cette inséparabilité essentielle de leur identité avec les liens qui tissent leurs mondes vivants.

Mais il faut bien avouer que, même pour celui qui prend la plume dans l’intention de défendre les peuples d’Amazonie, il est difficile d’aborder leur vision du monde sans une distance teintée de curiosité ou d’exotisme poétique. La difficulté trouve sans doute son origine dans la longue tradition monothéiste et scientifique qui irrigue notre vision anthropocentrique de la nature et de l’histoire…

Lire la version raccourcie (pour ceux qui veulent suivre Descartes dans la forêt)

Lire la version intégrale (pour ceux qui veulent aussi entendre parler de Bergson, Leibniz, Sartre…)

Lire les signes dans les méga-bassines

La sémiotique de Peirce est ici mobilisée pour tenter de débrouiller de la confusion qui entoure la contestation par des militants écologistes de la construction de méga-bassines dans les Deux-Sèvres.

Les guerriers de l’estuaire. Photo: M_Collette©

Si les méga-bassines ne sont pas le problème, elles sont bien l’indice d’un système agro-industriel qui n’a d’autre recours que la fuite en avant. Elles sont aussi le symbole d’une inertie politique face au désastre écologique. Et les affrontements sur le site de Sainte-Soline sont l’icône des violences écologiques et sociales qui s’annoncent partout autour de ressources raréfiées, devenues un Commun vital.

Ces retenues d’eau sont aussi l’occasion de sortir de la boîte à outils philosophique quelques concepts de la sémiotique de Charles Sanders Peirce…

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Bolsonaro et l’insensibilité au monde

De notre indolence hébétée face au désastre climatique à l’extinction de peuples qui ont lié leur destin à celui de leur forêt, courent les ruisseaux mortifères d’un « microfascisme » ordinaire, dont Bolsonaro est une cristallisation politique. Ce dimanche, il pourrait être le fossoyeur de l’Amazonie. Et ce n’est pas un hasard.

Déconnexion – Photo: M_Collette©

« We will spend the rest of our lives watching everything we know and love fall apart. And we are the lucky ones. » Voilà ce que tweetait ce matin une lectrice du Guardian, en écho à un article consacré par le quotidien à un rapport alarmant des Nations unies, faisant état de « l’absence de trajectoire crédible » pour maintenir le réchauffement à 1,5°C.

La question à 2°C (et même à 3°C) – celle qui devrait retenir toute notre attention – est de savoir pourquoi, devant cette chose énorme qui arrive sur nous, nous sommes aussi amorphes et indifférents…

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